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" YOGA " d'Emmanuel Carrère Éditions P.O.L

  • Béatrice Arvet
  • 19 sept. 2020
  • 2 min de lecture

Avec Emmanuel Carrère, on a toujours une crise de retard. On l’avait quitté presqu’heureux avec femme, enfants, livres à succès, dans une vie enfin apaisée. Et voilà qu’il rechute. Comme il ne fait rien à moitié, cette fois, il frôle la folie. Il en tire un texte auquel on a du mal à résister, mariant yoga, traitement de choc, attentats de Paris et crise des émigrés en Grèce. Une fragmentation d’éléments apparemment sans rapport, qui finissent par former une entité cohérente.


Au départ, il s’agissait d’écrire un petit ouvrage léger et « souriant » sur le yoga dont il est un adepte depuis longtemps. Pour parfaire sa documentation, Emmanuel Carrère s’inscrit à un stage de méditation dans le Morvan, dix jours de silence, sans communication avec la civilisation. Il le quittera soixante-douze heures plus tard, malgré les avertissements du responsable sur les dangers d’interrompre un travail sur « les énergies psychiques ». Car, durant sa courte retraite, il y a eu l’attentat contre Charlie Hebdo et la compagne de Bernard Maris souhaitait qu’il prononce un discours aux obsèques. Cas de force majeure ou pas, il rentre. Plus tard, sans rapport avec le yoga, mais peut-être avec un serment fait à une maîtresse occasionnelle, se réveillent ses pulsions autodestructrices. Commence alors une plongée dans la folie, qui lui a valu quatre mois d’internement à St-Anne et quatorze séances d’électro-convulso-thérapie (ETC), une version actuelle des électrochocs.

La littérature est « le lieu où on ne ment pas » considère Emmanuel Carrère. Et c’est avec une sincérité émouvante qu’il entre dans le détail de sa chute, de son hospitalisation, dont les comptes rendus sont de plus en plus alarmants, jusqu’au diagnostic de bipolarité et une laborieuse renaissance. Fait nouveau, il y a quelques ellipses dans ce texte, des événements qu’une pudeur inédite l’invite à taire au public. Cependant, il ne s’épargne pas, décrit sa descente aux enfers sans réserve, sans s’y complaire non plus, toujours guidé par un instinct de survie puissant qui, à son insu, malgré des tendances suicidaires tenaces, des idées noires indomptables, une tentation incessante de la fin, le préserve d’une issue fatale.

La méditation est, entre autres, une manière de chercher l’unité. En faisant une promesse à son amante, il a « pactisé avec la division », pulvérisé une harmonie qui le maintenait debout depuis dix ans. Qu’il passe par le yoga, l’observation de ses propres fractures ou des tentatives de compatir à « d’autres vies que la sienne » Emmanuel Carrère cherche inlassablement à s’améliorer, à être l’homme aimant et aimable dont il rêve, qui pourrait affirmer avoir réussi sa vie. Certes, il a fait de son ego un sujet récurrent ; pour autant, cette obstination est touchante et sa manière de raconter ses désordres psychiques, autant que ceux du monde, particulièrement addictive.

Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La Semaine du 10 septembre 2020

 
 
 

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