VIE DE GÉRARD FULMARD de Jean Echenoz - Éditions de Minuit
- Béatrice Arvet
- 6 nov. 2020
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 nov. 2020
Même si les thèmes en sont différents, Jean Echenoz, d’un livre à l’autre, semble reprendre une conversation interrompue avec le lecteur. Ici, il s’attache à un narrateur looser, dont les tentatives carriéristes se terminent invariablement par un échec. Un roman noir dans lequel la dérision a le rôle principal.

Rondouillard au physique banal, domicilié rue Erlanger dans le XVIème arrondissement de Paris, Gérard Fulmard a été un temps steward avant de se faire renvoyer avec obligation de soin. On n’en saura pas plus sur le passé de cet anti-héros, assez minable, décidé maintenant à faire son trou comme détective. Ses deux premiers clients n’annoncent rien de bon. Le premier ne donne pas suite, le second le piège en tentant de le faire passer pour le meurtrier de sa femme. Sur le point d’abandonner cette nouvelle vocation, il reçoit une proposition étrange de son psychiatre, un dénommé Bardot. Contre la surveillance de deux personnages clé d’un parti politique très anecdotique, la Fédération Populaire indépendante (FPI), il reçoit une somme rondelette, bienvenue pour payer quelques arriérés de loyer. Évidemment, l’affaire échouera lamentablement, mais lui permettra de développer une relation étrange avec son psy, tout en pénétrant les arcanes d’un parti où règnent la zizanie, les rivalités et les ambitions aux objectifs douteux.
Entre parenthèses insolites, anecdotes, situations cocasses ou noms saugrenus, Jean Echenoz s’amuse comme un petit fou à propulser son narrateur dans un panier de crabes aux pinces empoisonnées. Si tout le long du livre, on se demande où il veut nous emmener, on se laisse volontiers porter par cette écriture complice, qui s’attache autant aux détails sans importance qu’à la narration elle-même. C’est le style Echenoz lorsqu’il s’emploie au registre de la fantaisie et il n’en manque pas. Coutumier des digressions – une partie de jeu de go en 1846, les propriétés des agaves, les faits divers rue Erlanger … – il suit son bonhomme de chemin, traçant une diagonale entre l’absurde et une observation acerbe des jeux de pouvoir, des magouilles et des vices contemporains. Mine de rien, sur le ton désinvolte de celui qui n’y pense pas, il s’attaque au théâtre politique, en brosse un portrait peu flatteur, dans lequel chacun reconnaîtra des figures familières. Une multitude de personnages détonants, au milieu desquels évolue une blonde affriolante, concourent au destin de Gérard Fulmard. À la fois cruel et badin, ce roman représente une excellente option pour la saison estivale.
Béatrice Arvet
Article paru dans La Semaine du 23 juillet 2020




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