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"Une machine comme moi" de Ian McEwan - Éditions Gallimard

  • Béatrice Arvet
  • 12 juin 2020
  • 2 min de lecture

Dernière mise à jour : 22 nov. 2020


Le monde serait-il différent si Alan Turing, le père de l’informatique, ne s’était pas suicidé en 1954 ? Ian McEwan réinvente les années quatre-vingt à sa façon, en truquant l’Histoire et en interrogeant habilement les effets de l’intrusion des robots dans le quotidien des humains. Un roman d’anticipation … au passé, aussi brillant que divertissant.


Londres 1982. Grâce à un héritage, Charlie, le narrateur, vient de s’offrir le dernier gadget à la mode, un humanoïde préprogrammé qu’il convient de finaliser par quelques instructions personnelles, afin que son fonctionnement corresponde au mieux au caractère de son propriétaire. Étonnamment, la première conséquence de cet achat est de lui faire prendre conscience qu’il est très humainement amoureux de sa voisine, avec qui il entretenait une amitié platonique depuis quelques mois. Il décide de la laisser paramétrer la moitié des réglages du prénommé Adam. Tout se passe bien, le robot se montrant aussi efficace pour les travaux ménagers que par son savoir encyclopédique, jusqu’au moment où Charlie découvre que sa petite amie a expérimenté Adam comme amant.


Par cette promenade dans une Histoire réinventée, Ian McEwan décrit un monde contemporain où l’Intelligence Artificielle commence à s’implanter. En pleines turbulences, l’Angleterre connaît un chômage endémique, un moral en berne et la révolte gronde dans le pays. Margaret Thatcher vient de perdre les Malouines et les élections s’annoncent mal ; John Lennon n’a pas été assassiné ; en France le président s’appelle Georges Marchais et aux États-Unis, Jimmy Carter a été réélu pour un second mandat contre Ronald Reagan. Alan Turing, toujours vivant, a pu continuer ses recherches et contribuer à l’élaboration d’hommes artificiels presque parfaits.


L’auteur de « Solaire » scrute le rapport étrange que peut avoir un individu avec un androïde, lorsque celui-ci l’imite parfaitement … en mieux. Dès qu’Adam avoue ses sentiments amoureux envers Miranda, la confusion apparaît. Cependant, Ian McEwan ne se contente pas de mettre en scène un trio. Il questionne le destin des êtres de chair une fois que les robots les auront remplacés et qu’ils seront abonnés à une oisiveté déconcertante. Quels challenges pour l’ouvrier, l’artisan, le financier, l’écrivain, quand son double le surpasse ? Que faire quand il n’y a plus rien à faire ? Se cultiver ou se criminaliser ? Sur le plan moral, quelle éthique insuffler à un androïde ? Doit-il être programmé dans le respect de la vérité ? De la bienveillance ? De la loyauté ? Peut-il acquérir une pleine conscience ? Un cerveau conçu rationnellement peut-il se confronter aux émotions contradictoires si fréquentes chez les humains ?


Ian McEwan aborde ces questions d’une actualité brulante à travers les dilemmes moraux, souvent cocasses, traversés par ses deux héros. Convaincu que le présent dépend d'infiniment petits événements et peut changer en un clin d’œil, il conjugue l'avenir au passé en explorant les limites de l’I. A. On s’amuse, on apprend, on s’interroge, on s’effraie dans ce roman vertigineux, parfois un peu technique, qui distille une menace sourde, tout en observant notre société et ses dérives avec beaucoup de dérision et de clairvoyance.

Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La Semaine du 16 janvier 2020



 
 
 

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