OUBLIER LA NUIT de Jean-Paul Mari - Éditions Buchet-Chastel
- Béatrice Arvet
- 12 nov. 2022
- 3 min de lecture
Grand reporter, Jean-Paul Mari a parcouru plusieurs fois la planète pour couvrir la plupart des conflits de ces quarante dernières années. Que cherchait-il tout ce temps dans les pays en guerre ? Il le raconte dans une autobiographie rageuse et puissante d’une honnêteté remarquable, où se mêlent les motivations du reporter, sa descente aux enfers et des réflexions sur les hommes, qui semblent aimer autant la guerre que la paix.
« On entre dans la guerre avec un but, une cause, une élégance de la pensée, on en ressort sale et brisé ».

Pour oublier la nuit, Jean-Paul Mari s’y est immergé entièrement. Son enfance s’est terminé brutalement un 14 février 1962 à la morgue d’Alger, lorsque la vision du père dans son linceul, assassiné d’une balle dans le dos par le FLN, a conditionné son avenir. Orphelin a onze ans, contraint de quitter l’Algérie, la colère ne l’a pas quitté durant des décennies. Il mettra longtemps à s’apercevoir que ses voyages aux confins du monde, cette révolte contre les souffrances, les injustices, ce besoin de mettre les mains dans la boue de l’humain, de défier la mort, n’avaient qu’un but, « trouver un sens au chaos » qui avait bouleversé son existence et celle de sa mère. « Explorer la douleur et la violence » est d’abord passé par une expérience de kiné à Toulouse, puis par le désir de témoigner. On le voyait manager, il voulait juste se coltiner au terrain.
De l’école de la rue à celle de la République, de soigneur à reporter, le lien passe par une professeure de philo qui lui apprendra à utiliser les mots « comme des maillons, des bouées, des balises, des amis chers… ». À la recherche d’une vérité forcément partielle ou subjective, il tente de comprendre autant la violence sociale que l’expérience des combats. De sa première mission à Beyrouth en pleine guerre civile (1982) à une immersion dans l’hôpital d’Avicenne au cœur de la pandémie (2020), en passant par Israël, le Rwanda, la Syrie, la Thaïlande, le Koweït, les Balkans, Lampedusa …, il est furieusement sur tous les fronts, au plus près des horreurs indéfiniment renouvelées, jusqu’à l’épuisement et le choc post-traumatique.
Que faire de ces images monstrueuses qui ravagent le cerveau la nuit ? De ces peurs rétrospectives de la mort à laquelle on a échappé de justesse ? De ces révoltes contre l’injustice et la cruauté ? Comment vivre avec ces ténèbres ? Quel sens donner à cette Histoire qui se répète sans cesse ?
Au-delà d’un retour sur un passé tourmenté, se dessine, ici, une vision à fleur de peau du métier de reporter. Aujourd’hui, pacifié, Jean-Paul Mari a choisi « de marcher de l’ombre vers la lumière, tunnels compris », de rejoindre « ceux qui ne mettent pas les autres en joue, mais proclament la vie comme un privilège. »
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 6 octobre 2022
REPÈRES
Né en 1950 à Alger, Jean-Paul Mari a fait des études de psychologie, puis a été kinésithérapeute à Toulouse, avant de travailler comme journaliste à RMC, au Matin de Paris et depuis 1985 au Nouvel Obs. Il a reçu de nombreuses distinctions, dont le prix Albert Londres en 1987 et le prix de lectrices de Elle pour « Sans blessures apparentes » (Robert Laffont, 2009).




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