OHIO de Stephen Markley - Éditions Albin Michel
- Béatrice Arvet
- 10 janv. 2021
- 2 min de lecture
Un soir de 2013, quatre natifs d’une petite bourgade typique de l’Ohio, reviennent sur les traces de leur enfance dans le but de conjurer leurs fantômes. Ce premier roman réussit remarquablement à radiographier cette jeunesse déglinguée de l’Amérique profonde, victime collatérale du 11 septembre, de la crise financière de 2008 et d’une inexorable spirale de frustration dépressive. Un objectif ambitieux atteint avec une belle vitalité.

Ils se connaissent depuis la maternelle, ont grandi dans des maisons voisines et partagé bon nombre de premières fois. Sur la photo de bal du lycée, les couples formés par les huit protagonistes affichent cet air bravache, typique des fins d’adolescence, lorsque la liberté, avec ses incertitudes, pointe son nez. Neuf ans plus tard, Bill, Stacey, Dan et quelques autres vont se croiser au cours d’une nuit qui ne laissera personne indemne.
Le premier chapitre, situé en 2007, donne immédiatement le ton de ce roman avec la procession en hommage à Rick, mort en Irak six mois plus tôt. Le cercueil est vide, mais par ce moment de communion pour un soldat tombé au combat, le maire tentait de réconforter des habitants en mal d’espoir. Car depuis les années 2000, la petite ville imaginaire de New Canaan a connu, à l’instar du reste du pays, une succession de crises qui a plongé une partie de sa jeunesse dans un désarroi sans fond.
Stephen Markley défend vaillamment l’idée qu’il « est difficile d’envisager tout témoignage de civilisation comme autre chose qu’un témoignage de barbarie ». À New Canaan, le 11 septembre, réactivant un nationalisme virulent accompagné d’une colère impossible à endiguer, a sonné le glas de l’insouciance. Au lieu de conquérir le monde, les héros d’«Ohio» ressassent tous une défaite intime, qui les minent depuis le lycée. Quelques-uns sont partis, croyant trouver au loin une forme de paix, mais les amours contrariés, les vengeances inassouvies, les secrets honteux les ont empêchés de se construire. La guerre a été une option pour certains, c’était sans compter les absents au retour et les traumatismes. Et quid de cette légende « du meurtre qui n’a jamais eu lieu » ?
Chômage, toxicomanie, alcoolisme, petits trafics, fascination pour les armes, Dieu et la nation … Stephen Markley prend le pouls d’une génération sacrifiée, jetées comme ses pères, dans le bain des guerres et des récessions, au cœur d’une histoire dont les leçons ne sont jamais retenues. Ajoutant une dose de polar à ce portrait générationnel, il raconte des destins individuels dont le volet social et politique en dit long sur l’Amérique qui a élu Donald Trump. Son écriture, dense, hyper-réaliste, impressionnante de maturité, n’évite aucune facette des pensées de ses personnages et contient la promesse d’un écrivain avec lequel il faudra compter.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 24 septembre 2020 - www.lasemaine.fr




Commentaires