NOS SECRETS TROP BIEN GARDÉS de Lara Prescott - Éditions Robert Laffont
- Béatrice Arvet
- 2 avr. 2021
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 avr. 2021
Se prénommer Lara l’a peut-être prédestinée à se passionner pour « Le Docteur Jivago ». Toujours est-il que, sous l’angle d’un récit féministe, Lara Prescott retrace la saga de la publication d’un ouvrage soviétique, dont le succès planétaire a paradoxalement été provoqué par les États-Unis. Un premier roman « page turner » tout public, qui passe agréablement de l’Est à l’Ouest, de l’intimité du poète aux bureaux de la CIA.

Les uns n’y ont vu qu’une tragique histoire d’amour, les autres un formidable outil anti-soviétique. En tout cas, en un temps où l’on croyait encore que les livres pouvaient changer l’Histoire, la CIA n’a pas hésité à utiliser l’œuvre de Boris Pasternak, dans le but de déstabiliser l’URSS. Humiliés par l’échec de leur action en Hongrie et distancés dans la course à l’espace par Spoutnik, les États-Unis cherchaient un moyen de prendre une revanche. L’idée est alors venue de distribuer sous le manteau, à des soviétiques autorisés à sortir du pays, des exemplaires en mini-format du « Docteur Jivago ». De 1949 à 1960, Lara Prescott, à travers plusieurs personnages féminins, transcrit l’obsession suscitée par ce livre à l’Est comme à l’Ouest, avant même que quiconque l’ait lu.
Le roman débute par le chœur des dactylos de la CIA, dont quelques-unes, héroïnes clandestines durant la seconde guerre mondiale, ont été recasées derrière une machine à écrire, alors que leurs homologues masculins prenaient du galon. Parmi elles, Irina, jeune recrue américaine d’origine russe et Sally, ancienne de l’OSS 117, vont participer à la diffusion d’une fiction aux pouvoirs démultipliés.
Pendant ce temps, Olga Ivinskaïa, la muse du poète, tente, en vain, d’obtenir l’autorisation du terrible Département de la culture d’éditer l’ouvrage de son amant. Ébranlée par trois ans de camp, préoccupée par leur sécurité, elle pèse de toute son influence afin qu’il renonce à faire passer son texte à l’Ouest. Lorsque, finalement, Boris Pasternak confie son manuscrit à un certain Sergio d’Angelo pour le compte de l’éditeur italien Feltrinelli, sans avoir obtenu le feu vert du kremlin, le futur Nobel sait qu’il les « convie à son exécution ».

Documentée par les rapports déclassifiés de la CIA et de nombreux témoignages, dont les mémoires d’Olga Ivinskaïa, Lara Prescott franchit le rideau de fer, en comblant les blancs de cette période post-stalinienne, où malgré la détente, l’oppression n’avait pas disparu. Elle réinvente les sentiments de personnages passionnés, prêts à jouer leur vie pour leurs convictions. Elle donne le premier rôle aux femmes, dont les interventions ont été sérieusement oubliées par la postérité. On peut lui reprocher de prendre l’Histoire par le petit bout de la lorgnette, d’y inclure un peu trop de guimauve, il n’en reste pas moins un divertissement instructif, à lire en famille durant les longues soirées sous couvre-feu.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 4 février 2021




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