NE DIS RIEN - Meurtre et mémoire en Irlande du Nord - de Patrick Radden Keefe - Éditions Belfond
- Béatrice Arvet
- 8 mai 2021
- 3 min de lecture
Le titre et la couverture sonnent comme un thriller. Cependant, tous les événements relatés ici sont bien réels. Des années soixante à nos jours, Patrick Radden Keefe a enquêté sur les « Troubles » ayant ensanglanté l’Irlande du Nord. Un document passionnant qui met à jour de nombreuses zones d’ombre concernant l’IRA et son culte du silence.

À la fin des années soixante, une nouvelle génération, déçue par la passivité de l’IRA officielle, a repris les armes, décidée à gagner coûte que coûte l’indépendance de l’Irlande. Nourrie au lait d’une idéologie nationaliste et stimulée par l’idée de prendre une revanche sur l’échec des pères, cette jeunesse n’aura pas de limite. À partir de 1969, le chaos règne à Belfast où se produit une épuration religieuse, divisant la ville en quartiers protestants et catholiques. Les gens sont chassés sans ménagement, on érige des barricades, les cocktail Molotov pleuvent et les disparitions suspectes débutent. Une solidarité, parfois contrainte, s’établit grâce aux passages secrets entre les immeubles pour cacher les armes ou les fuyards.
DEUX VISIONS DE L’HISTOIRE
Patrick Radden Keefe s’appuie sur l’histoire de deux familles, comme deux versants d’un même conflit mémoriel, pour éclairer des événements qui ont fait plus de 2000 victimes. Jean McConville, née protestante et convertie au catholicisme au moment de son mariage, veuve, mère de dix enfants, a été enlevée un soir de décembre 1972. Ses enfants ne l’ont jamais revue jusqu’au jour de 2003 où son corps a été découvert sur une plage suite à une tempête. Filles d’un éminent militant républicain, les sœurs Price, Dolours et Marian, après avoir été ruées de coup par la police lors d’une marche pacifique, se sont engagées dans la lutte armée avec une détermination sans faille. Impliquées dans les attentats de Old Bailey en mars 1973 (200 blessés et un mort), elles ont été condamnées à 20 ans de prison, suivit une grève de la faim afin d’être transférées en Irlande et bien qu’elles aient plus ou moins fait profil bas après cet épisode, elles n’ont jamais accepté les accords de paix du Vendredi saint.
APRÈS LA VIOLENCE
Si Patrick Radden Keefe fouille principalement les secrets de l’IRA provisoire, il n’épargne ni la police, ni les milices clandestines, ni le comportement ambigu du gouvernement britannique. En filigrane, apparaît derrière chaque opération meurtrière, un stratège peu enclin à l’action, qui a toujours refusé d’admettre son implication ou son appartenance à l’organisation paramilitaire, un homme à l’origine des accords de paix, devenu président du parti Sinn Féin et député, Gerry Adams.
« Ne dis rien » marque l’aboutissement de quatre ans de recherches intenses. Son auteur a eu accès à des documents rares, notamment certains enregistrements du projet du Boston College qui auraient dû rester confidentiels jusqu’à la mort des interviewés. Travaillés par leur conscience, aigris d’avoir été lâchés par leur chef, les anciens « soldats » de l’IRA accusent clairement Gerry Adams dans leurs confessions. Celui-ci, malgré plusieurs arrestations, n’a jamais été inquiété.
Cette actualité, l’Europe l’a vécue de loin, un peu comme aujourd’hui les guerres du Moyen-Orient. Cependant, Belfast est à une heure trente d’avion de Paris, et alors qu’un peu partout dans le monde, on chantait la paix et l’amour, l’Irlande du Nord était dévastée par des actes terroristes et des assassinats impliquant de nombreux innocents. Au-delà de nous instruire sur un conflit méconnu, ce livre, alors que les démocraties traversent une crise inédite, offre une occasion de réfléchir à la proximité d’une violence si rapidement contagieuse.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 18 mars 2021




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