Mathausen de Iakovos Kambanellis - Éditions Albin Michel
- Béatrice Arvet
- 6 nov. 2020
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 nov. 2020

Le 5 mai 1945, quelques mois après Auschwitz, le camp de Mauthausen était libéré. Par ce témoignage paru en 1963 en Grèce, Iakovos Kambanellis, raconte autant le retour de la vie et de l’humanité dans des corps presque mourants, que l’indicible barbarie sous le régime nazi. Malheureusement occulté par la crise sanitaire, ce document offre un éclairage inédit des semaines ayant suivi l’arrivée des américains.
Prisonnier depuis octobre 1943, Iakovos Kambanellis avait vingt et un an lorsqu’il s’est retrouvé à Mauthausen sous le matricule 37734. Il a survécu grâce à un détenu politique allemand, qui lui a évité d’être envoyé à la carrière de granite, où l’espérance de vie ne dépassait guère quelques jours. Choisi comme responsable du retour des grecs, il est resté dans le camp bien après la fin de sa mission, contraint par une promesse faite à ses amis juifs, dont le départ pour la Palestine était bloqué par les anglais. Son récit, écrit une vingtaine d’années plus tard, fait des allers retours entre le temps de la déportation et celui de la libération. Commencé dans l’allégresse à l’arrivée des soldats, immédiatement relayée par l’euphorie de manger enfin à sa faim, il dissémine entre deux anecdotes sur la réorganisation du camp, les épisodes terribles ayant abouti à l’extermination de deux cent quarante mille personnes. Ce procédé, relevant sans doute d’une volonté tenace d’être tourné vers l’avenir, renforce encore la perversité des SS, dont l’imagination n’avait pas de limite pour torturer, terroriser ou tuer.
LA VIE D’ABORD
Lorsque les américains sont apparus, seulement trente mille personnes avaient survécu au travail forcé et aux exécutions. Petit à petit, ces êtres décharnés, à bout de force, reprennent goût à la vie et cette masse uniforme qui ne représentait rien d’humain pour les bourreaux, retrouve ses particularités identitaires, nationales, politiques ou religieuses. Le désir également renaît. Les femmes cousent des robes dans de pauvres bouts de tissu, les hommes font la roue, débattent, se chamaillent, fomentent des vengeances, notamment envers les SS prisonniers ou les villageois. L’auteur n’échappera pas à la règle, en tombant amoureux de l’unique lituanienne du camp, avec laquelle il vivra une histoire insolite, comme une revanche, dans la tour où se trouvait la mitraillette.
AU-DELÀ DE LA FOLIE
Les onze nationalités présentes dans le camp ne subissaient pas toutes le même sort. Très pudique sur son propre cas, Iakovos Kambanellis préfère évoquer celui de ses amis. Si les juifs concentraient la haine des nazis, les russes, étaient devenus leur bête noire. Il s’attarde sur leur martyr, leurs chants comme des messes, leur résistance aux deux cents marches de la carrière. Il rappelle les morts à compter chaque jour, la flamme du crématorium brûlant nuit et jour, l’utilisation « judicieuse » de la cendre humaine pour consolider les chemins, les eaux calmes du fleuve dans lequel ont été jetés tant de corps, la cruauté des SS chaque jour plus vicieux.
« Je ne me considérais absolument pas comme devant inspirer la pitié (…). Bien au contraire, j’étais fier de ce que j’étais. ». Tout le livre respire cette volonté de dignité. Ces années de camp, où il fallait mettre « une croute de folie autour de son cerveau » pour s’en sortir, semblent n’avoir jamais entamé sa confiance dans un « monde naissant ».
Béatrice Arvet
Article paru dans La Semaine du 25 juin 2020




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