LÀ OÙ TOUT SE TAIT de Jean Hatzfeld - Éditions Gallimard
- Béatrice Arvet
- 22 avr. 2021
- 2 min de lecture
Jean Hatzfeld a consacré plusieurs ouvrages au génocide rwandais en recueillant les témoignages des victimes tutsis, des bourreaux hutus ou en observant le processus de réconciliation. Il manquait une représentation des « Justes ». C’est chose faite avec ces récits qui rendent grâce aux rares résistants, la plupart tués par leur propre ethnie.

Petit rappel. Le 11 avril 1994, peu après l’assassinat du président rwandais, les Hutus ont reçu l’ordre d’éliminer tous les Tutsis, une consigne parfaitement suivie, dont le bilan s’établira à 800 000 morts en cent jours, principalement exécutés à la machette. Du 11 avril au 14 mai, à Nyamata où Jean Hatzfeld concentre ses investigations, on dénombre 51 000 victimes sur 59 000 habitants Tutsis. Cependant, quelques rares Hutus ont résisté à cet appel du sang.
Après le génocide, ils n’ont jamais été évoqués, ni dans les procès, ni dans les cérémonies mémorielles, ni dans les conversations. Il faudra attendre des années et l’apaisement des peurs, des haines et des consciences, pour que les langues se délient un peu. Fidèle à sa méthode, Jean Hatzfeld recueille les souvenirs, les recoupe, dans une démarche empruntant autant au journaliste qu’à l’historien. Ici le processus se complique par la particularité des positions. Malgré les efforts de réconciliation, les clivages existent toujours. Côté Hutu, on refuse de parler des « traîtres » ou bien on n’ose pas regarder en face le lâche que l’on a été ; côté Tutsi, on voit encore dans l’autre ethnie, l’ennemi, celui qui a « coupé » les parents, les enfants ou les voisins. Cela donne des descriptions effroyables, que la langue imagée des protagonistes, parfois analphabètes, illustre de manière encore plus poignante.

Il est difficile d’imaginer ce qu’il s’est joué durant ces semaines folles partout au Rwanda. Il est impossible de concevoir ces corps à corps portés par la haine au point d’assassiner sans faiblir, à la machette, chaque jour, des dizaines de voisins, puis de les jeter dans des trous sans autre sépulture. Malgré la pression, la rapidité avec laquelle les événements se sont déclenchés, quelques-uns se sont élevés contre la barbarie, soit pour protéger leur famille mixte, soit poussés par un instinct de vie contre l’horreur.
Vingt-cinq ans plus tard, avant que les mémoires ne s’éteignent définitivement, Jean Hatzfeld recense une dizaine de ces héros, les sort de l’anonymat en restituant leurs actes courageux. La majorité a été exécutée par d’autres Hutus, parfois même par leurs propres enfants. Les survivants racontent enfin, comme une libération. Rendre leur existence à ces « justes », les inscrire dans l’Histoire, consiste à mettre une lueur d’humanité salutaire au milieu des ténèbres.
Béatrice Arvet
Article paru dans La Semaine du 4 mars 2021




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