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LÀ OÙ NOUS DANSIONS de Judith Perrignon - Éditions Rivages

  • Béatrice Arvet
  • 13 mars 2021
  • 2 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 mars 2021

À partir de l’assassinat d’un jeune homme retrouvé entre les tours désaffectées du Brewster Douglass Project, Judith Perrignon retrace l’histoire d’un quartier de Detroit, de l’essor extraordinaire des années trente à la mise en faillite de 2013. Une enquête captivante menée au plus près de l’humain.



En 1935, Eleanor Roosevelt fut à l’origine d’un projet immobilier censé offrir aux travailleurs noirs de Detroit des habitations en dur, à la place des taudis dans lesquels ils s’entassaient. D’aucuns y virent une volonté de les parquer, cependant la plupart adhérèrent au projet avec enthousiasme. Le Brewster Douglass Project a ainsi abrité des centaines de familles, qui ont fait vivre ce fleuron industriel pendant des décennies avant son déclin. En 2013, le lieu, dont il ne restait que quatre tours insalubres sur le point d’être démolies, était devenu le Q.G de tous les trafics, crimes et faits divers sordides.

Au-delà des données économiques, il y a des êtres humains qui ont cru au miracle et se sont sentis dépossédés lorsque celui-ci s’est évanoui. Judith Perrignon fait entendre leurs voix, absentes de l’histoire officielle, en restituant la fabuleuse effervescence d’un quartier où sont nés des artistes célébrés dans le monde entier. La fabrique de hits, Motown (de Motor town, ville du moteur), l’avait bien compris qui y a découvert de nombreux talents comme les Suprêmes avec Diana Ross, Marvin Gaye ou Stevie Wonder…

Le crime a réellement existé. Sarah, légiste, mettra huit mois à identifier le corps d’un jeune street-artiste français. Sa détermination, croisée avec la mémoire de la famille d’Ira, policier d’élite, permet de comprendre à quel point le « Project » a été riche d’espoir, de culture et de d’énergie créatrice. Car, en dépit du fait que la majorité des habitants étaient employés dans les usines automobiles, l’idée de posséder, un jour, son propre commerce ou sa petite entreprise était devenue une réalité.


Scotché à son fauteuil sous le porche de son nouveau logement, Archie, l’oncle d’Ira, ressasse la joie perdue, le travail usant dans les usines automobiles, les grandes manifestations, le délitement progressif des habitations et des conditions sociales, ainsi que l’apparition de la drogue et de l’insécurité. Le racisme persistant aurait-il pu être à l’origine de l’éradication d’un modèle urbain gênant ? L’agonie a commencé avec la construction de l’autoroute en 1962, détruisant par la même occasion la mythique Hastings Street, le cœur ardent de la ville, avec ses magasins, ses restaurants, ses clubs « où l’on dansait » dans l’insouciance des périodes bénies. La crise de 2008, puis les rapaces de l’immobilier ont fini de signer la ruine de la ville, qui, une décennie plus tard, semble renaître de ses cendres.


D’hier à aujourd’hui, dans un savant désordre chronologique, Judith Perrignon prend résolument le parti de ces héros anonymes, artisans incontournables du rayonnement d’une ville, érigée en 1701 par un aventurier français. Avec sa belle écriture musicale, elle sert un texte quasi documentaire, dont la générosité restitue des vérités occultées autant que les fiertés d’une communauté abandonnée.


Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La Semaine du 18 février 2021

 
 
 

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