LES SERVICES COMPÉTENTS de Iegor Gran - Éditions P.O.L
- Béatrice Arvet
- 29 nov. 2020
- 2 min de lecture
Dans ce roman truculent, Iegor Gran s’amuse à ridiculiser le KGB tout en se penchant sur une affaire intime lui tenant visiblement à cœur. Un bel hommage à son père, auteur de récits fantastiques, qui a nargué les experts mondiaux du renseignement six ans durant, avant d’être arrêté en 1965.

L’affaire débute en 1959 avec la publication d’un essai anonyme intitulé « le réalisme socialiste » dans la revue française Esprit. Nul doute, ce texte entre dans la case anti-soviétique. Sans aborder le moindre sujet politique, l’auteur se moque allègrement du dogme culturel à la gloire du prolétariat et du régime, auquel les artistes doivent obéir s’ils veulent travailler en URSS. Immédiatement, « Les services compétents » se mettent en chasse. Le dossier II-8-1959-Esprit- porte la mention C, soit une urgence moyenne par rapport à A, concernant les priorités absolues. Le lieutenant Evgueni Feodorovitch Ivanov, fraîchement sorti de l’école du KGB, active son réseau d’indics à Paris, qui, à leur tour, tentent de faire parler Jean-Marie Domenach, le nouveau directeur de la revue. Quelques semaines plus tard, un second texte apparaît dans Kultura, signé cette fois d’un certain Abram Terzt. Les indices sont maigres, l’individu, juif par son nom, vivrait à Leningrad et serait probablement en rapport avec la Pologne. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Loin d’être découragé, le lieutenant Ivanov va toutefois délaisser le sujet, pour s’attaquer à des problèmes plus urgents. Les exemplaires du « Docteur Jivago », circulant effrontément sous le manteau, représentaient un véritable fléau, à l'instar des projections secrètes de films interdits ou les dégâts psychologiques de l’exposition américaine de 1959. Le fichage des centaines de participants à l’enterrement de Pasternak, un traître intouchable depuis son Nobel de littérature, retarde encore la chasse aux renégats.
Sans se départir d’une ironie appartenant visiblement à l’ADN familiale, Iegor Gran revient sur les débuts de la dissidence, période trouble après le dégel poststalinien initié par Khrouchtchev. Si les peines de « dix ans sans correspondances » avaient disparu, l’étau ne s’est jamais vraiment desserré. Son père, André Siniavski et son ami Iouli Daniel, alias Kolia Arjak, furent les premiers dont l’arrestation a suscité une vague de protestation, non seulement à l’étranger, mais à l’intérieur du pays, ce qui était moins habituel. Accusés de « terrorisme par voie de littérature », ils ont écopé de sept et cinq ans de camp. Entre fausses pistes, profil bas à l’intérieur du pays et des complicités fidèles en France, les deux compères ont réussi à déjouer la surveillance et à passer leurs textes à l’étranger pendant six ans, un exploit.
À partir des archives familiales, Iegor Gran recrée l'histoire intime à sa manière, fidèle à un " réalisme loufoque " que ne renierait ni son père, ni sa mère, laquelle s'est courageusement employée à désarçonner les agents du KGB en jouant les ingénues. Il avait quelques mois au moment des faits, mais a mis de nombreuses années avant de trouver le ton, l'angle et la distance pour raconter cette phase du pouvoir soviétique, désireux d’effacer l'ère stalinienne sans renoncer à la répression.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 19 mars 2020




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