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LES MURS BLANCS de Léa et Hugo Domenach - Éditions Grasset

  • Béatrice Arvet
  • 4 juin 2021
  • 2 min de lecture

Après la guerre, six familles se sont installées aux « Murs blancs » à Chatenay-Malabry avec l’intention de créer un laboratoire œuvrant à une société meilleure. Dans ce lieu privilégié a été écrite une page importante de la vie intellectuelle française. Deux petits-enfants de Jean-Marie Domenach racontent cette expérience passionnante, qui montre que même les esprits les plus brillants n’échappent aux chicaneries humaines.



Ils passaient leurs vacances dans cette grande propriété sans rien connaître de ses prestigieux locataires. Le domaine avait été acheté en 1939 par Emmanuel Mounier (1905-1950), le père du "personnalisme" et Paul Fraisse (1911-1996). Immense, en pleine nature, composé de nombreuses dépendances, le site était idéal pour travailler à un monde nouveau. La guerre a changé la donne. C’est seulement entre 1946 et 1947 que Henri-Irénée Marrou (1904-1977), Jean-Marie Domenach (1922-1997), Jean Baboulène (1917- 1985) y emménageront avec femme et enfants. Ils seront rejoints en 1957 par Paul Ricoeur (1913-2005). Anciens résistants, marqués par la guerre, catholiques fervents excepté Ricoeur, protestant, ils appartiennent tous au cercle de la revue Esprit et rejettent autant le fascisme que le communisme. Sous la houlette du charismatique Mounier, administré d’une main de fer par Fraisse, cette communauté inédite va réfléchir à une troisième voix, permettant à l’homme de reprendre son destin en main. La mort subite de Mounier perturbera ce bel accord, qui ne retrouvera plus l’osmose du départ, sans pour autant, abandonner les débats et la défense de nombreuses causes.

Il a fallu une douzaine d’années à Léa et Hugo Domenach pour reconstituer cette aventure dont le rayonnement a influencé de nombreux chercheurs, philosophes, écrivains, artistes, politiques ou journalistes de tous bords et même un jeune Emmanuel Macron qui fut deux ans assistant de Ricoeur. S’ils sont impressionnés par l’intelligence, le savoir, contenus dans ces murs, ils n’occultent pas les tracasseries quotidiennes, les egos démesurés, la difficulté des enfants à se construire auprès de cerveaux brillants, uniquement tournés vers leur travail. Car à défaut de relations amicales, la force des idées a toujours été au rendez-vous. En un temps où l’écrit avait le pouvoir de faire évoluer les opinions, les six penseurs n’ont cessé de participer aux grands combats du XXème siècle (réconciliation avec l’Allemagne, constitution de l’Europe, décolonisation, réforme de l’Église, émancipation de la femme - malgré une conception assez misogyne de leur place …) jusqu’à mai 68 qui les a pris de court.

Avec une affection qui n’enlève rien à l’objectivité, Léa et Hugo Domenach transmettent l’ambiance érudite de ce lieu généreux par son utopie. Ils retrouvent moult anecdotes amusantes et invitent la politique et l’Histoire dans leur récit familial. Aujourd’hui, le domaine est en friche. De là à imaginer qu’il symbolise l’effacement de l’influence des intellectuels sur les querelles modernes…


Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La Semaine du 1er avril 2021


 
 
 

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