LES LOIS DE L’ASCENSION de Céline Curiol aux Éditions Actes Sud
- Béatrice Arvet
- 4 mars 2021
- 2 min de lecture
Sur ces moments de rupture, où nos existences peuvent engager un tournant à 180 degrés, Céline Curiol réussit un roman d’une justesse et d’une profondeur remarquables. Miroir lucide d’une société en souffrance, ce texte, dont la complétude ne manquera pas de toucher un lecteur exigeant, sensible aux interrogations de l’époque, représente une véritable performance.

Six personnages, trois femmes, trois hommes, comme autant de représentants de trajectoires devenues dérisoires, se partagent les 838 pages de ce texte hors norme. Après un parcours classique pour cinq d’entre eux, convaincus d’avoir fait leurs propres choix, ils ont l’impression de s’être perdus. De la journaliste désabusée au petit caïd bouffé par la frustration, en passant par le psy, l’enseignante chercheuse, l’émigré travailleur social ou l’éternelle révoltée, Céline Curiol s’approprie chaque individualité avec une précision maniaque. Une journée par saison durant un an, elle les talonne, retraçant leur cheminement, la moindre pensée, le plus petit pas de côté jusqu’au déclic qui chamboulera leur vie.
Qu’est-ce qui motive notre existence ? De quelle matière est façonné notre destin ? Volontairement ou non, pays de naissance, enfance, éducation, études, contextes familiaux, rencontres, réussites ou échecs, coïncidences, actualités, réseaux sociaux … sont au cœur de nos décisions, participant à un modelage de nos ressentis, de nos convictions ou de nos réactions. Pour chaque personnage, Céline Curiol recense les petits ou grands événements qui forgent son identité, comme autant de tesselles d’une mosaïque sans cesse remaniée, dont le motif final serait sujet à différentes interprétations. Par ce biais, elle pointe également les maux d’une société dont l’humanité se perd dans des priorités de plus en plus éloignées de ses valeurs originelles (donner, recevoir, apprendre, transmettre, soulager…).

Information en temps réel centrée sur l’émotion aux dépens des faits, primauté des images, recherche au service de l’industrie au lieu de la découverte, psys saturés par des patients égocentriques, aberration écologique malgré l’urgence climatique, gestion des immigrés eux-mêmes peu enclins à s’intégrer … l’auteur d’« Exil intermédiaire » passe en revue les nouvelles manières d’exercer certains métiers, tournées vers une gestion excluant de plus en plus. Ainsi naît une jeunesse révoltée dont certains éléments, plus assoiffés d’absolu que d’autres, se tournent vers un radicalisme politique ou religieux, violent ou non. Prisonniers d’une spirale dépréciative, les héros de ce roman, non exempts des petites compromissions, culpabilités, préjugés, racismes habituels, cherchent un moyen d’être en phase avec leur moi profond.
Dense, touffue, entre fiction et essai, cette brillante observation du glissement progressif d’un monde à un autre, mérite quelques efforts de la part du lecteur qui, en revanche, y rencontrera immanquablement une partie de ses questionnements existentiels. Probablement l’un des romans les plus puissants de cette rentrée de janvier.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 21 janvier 2021




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