LES HOMMES ONT PEUR DE LA LUMIÈRE de Douglas Kennedy - Éditions Belfond
- Béatrice Arvet
- 13 août 2022
- 2 min de lecture
Témoin d’un attentat à la suite d’une banale course, un chauffeur Uber voit son existence complètement bouleversée. L’occasion pour Douglas Kennedy d’opposer deux visages de l’Amérique, dans un roman noir, palpitant, clairvoyant et d’une actualité brulante.

Los Angeles, de nos jours. Brendan s’est toujours soumis sans animosité aux aléas de l’existence. Licencié à cinquante-six ans, après vingt-sept années comme directeur des ventes d’une société pétrochimique, il n’a pas trouvé d’autre alternative que devenir chauffeur Uber, avec la crainte incessante du chiffre ou d’être mal noté. À la suite d’un drame, sa femme s’est tournée vers la religion en militant dans un groupe catholique intégriste. Ils ont une fille de 24 ans, investie dans la lutte contre les violences conjugales. Peu après avoir déposé une cliente devant un centre pratiquant des IVG, il assiste à l’incendie du bâtiment provoqué par un cocktail Molotov. Traumatisé par la vision d’un vigile mortellement brulé, il se rapproche de sa passagère, qui s’avère bénévole auprès de ces femmes en difficulté.
Tout en suivant, pas à pas, la révolte d’un homme contre sa propre docilité, Douglas Kennedy nous immerge au cœur d’une Amérique fracturée entre les conservateurs et les progressistes, entre les intégristes religieux et les laïques. Le titre est inspiré de la République de Platon « La vraie tragédie de la vie, c’est lorsque les hommes ont peur de la lumière ». Ici, cependant, ce sont « les gens qui croient avoir trouvé la lumière (qui) finissent par expédier les autres au fin fond des ténèbres ».
Un prêtre ambitieux, prêt à tout pour se rapprocher de Rome, une épouse dévastée de chagrin convaincue d’avoir subi un châtiment divin, un mécène cynique et intouchable tenant les pouvoirs publics et la police, une bénévole dévouée et une jeune fille courageuse… Cette galerie de personnages, à peine caricaturés, sert une intrigue qui dénonce pêle-mêle le fanatisme, la violence des militants pro-vie, les abus sexuels, le trafic de bébés vendus à l’adoption, les méthodes mafieuses de certains puissants ou les versions "arrangées" dont se contentent les media. Au passage, l’auteur de « La femme du Vème » pointe la précarité persistante dans une société instable, individualiste, méprisante envers les plus faibles, où chacun se trouve à la merci d’une roue qui tourne à toute allure.
Il faut reconnaître à Douglas Kennedy l’art d’accrocher le lecteur de la première à la dernière ligne. Écrit en 2019, trois ans avant le rejet de la loi sur l’avortement par la Cour suprême, ce faux thriller développe une représentation inquiétante d’un pays coupé en deux, tout en mariant efficacement suspens et critique sociétale.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 7 juillet 2022




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