LES CHOSES HUMAINES de Karine Tuil - Éditions Gallimard
- Béatrice Arvet
- 9 déc. 2021
- 2 min de lecture
Revenons sur le roman de Karine Tuil qui a inspiré le film d'Yvan Attal !
La violence, physique ou psychologique, se retrouve dans tous les domaines, travail, rapports amicaux, amour et donc sexe. Au-delà des mouvements #metoo et #balancetonporc, Karine Tuil s'inspire de l'affaire de Stanford pour illustrer la complexité d'une problématique bien actuelle. Une réflexion musclée autour d'un roman captivant.

" La déflagration suprême, la combustion définitive, c'était le sexe, rien d'autre. " La première phrase annonce clairement la couleur. Karine Tuil remet le sexe à sa place, au centre de l'humain, alors qu'il est devenu un enjeu de pouvoir dans une société puritaine. Pour cela, elle met en scène une famille au sommet de l'échelle sociale, le père journaliste politique en charge d'une interview matinale à forte audience, la mère essayiste reconnue et le fils, polytechnicien, contraint depuis son plus jeune âge d'être le meilleur en tout. Jean Farel, soixante-dix ans, aime à rappeler qu'il s'est construit seul, en opposition aux drames d'une enfance traumatisée par la découverte de sa mère, morte d'une overdose lorsqu'il avait neuf ans. Accro à sa notoriété, décidé à durer coûte que coûte, il se bat afin de garder une place enviée, cultivant un style provocateur particulièrement efficace. Claire Farel a épousé cet homme plus âgé, fascinée par son charisme et le milieu dans lequel il la propulsait. Depuis deux décennies, chacun s'accommodait d'une relation sans passion, principalement basée sur une entente intellectuelle. Pourtant peu encline à perdre la tête, elle a tout quitté pour une liaison torride avec Adam Wizman, un juif pratiquant, lui-même perturbé par les attentats de l'école de Toulouse où il enseignait et que fréquentaient ses deux filles. Après une rupture brutale, Alexandre, leur fils, appelé à un brillant avenir, peu apte à résister à la frustration, cache sa déprime derrière une morgue assez insupportable. Le ciel tombe sur la tête de ses parents quand il est accusé de viol par la fille d'Adam.
L'arrogance du pouvoir, le mépris de classes, l'obligation de réussite, les jugements hâtifs, la peur de perdre son statut, du scandale, de ne pas être aimé, de paraître faible... Karine Tuil cartographie la violence moderne, infligée ou subie, qui trouve son apogée sur les réseaux sociaux, où l'on réagit à chaud, dans l'émotion, avec des excès stimulés par l'anonymat. Comme à son habitude, elle brouille les pistes, chahute les apparences, balade le lecteur, alternant thèse et antithèse avec beaucoup d'habileté. Elle s'engage dans les " zones grises " de l'humain, met des barrières entre les mots, accuse chacun, puis sème le doute, navigue entre colère et passion, sans jamais perdre de vue les diverses facettes de son questionnement.
Le mensonge, volontaire ou non, la mauvaise foi, le déni, sont au cœur de cette problématique où l'on confond souvent, obscène, salaud, et violeur. Karine Tuil remonte l'histoire familiale de ses personnages pour comprendre les méandres de leurs psychologies, restitue les rapports de domination, remet les événements dans leur contexte géopolitique, social ou juridique, afin de démasquer les nouvelles tyrannies. Ce onzième roman, virtuose, entre en cohérence avec l'œuvre de cet auteur, qui interroge sans cesse notre modernité. Le film d'Yvan Attal sorti cette semaine lui rend fidèlement hommage.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 12 septembre 2019




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