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LES CERCUEILS DE ZINC de Svetlana Alexievitch - Éditions Actes Sud

  • Béatrice Arvet
  • 5 mars 2022
  • 2 min de lecture

PARUE EN 2018, UNE DÉCLARATION DE GUERRE À LA GUERRE PAR SVETLANA ALEXIEVITCH, PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE !!


Aujourd'hui en Ukraine, comme hier en Afghanistan (1979-1989), une même propagande interdit le mot "guerre" et une même barbarie va détruire la vie de milliers de combattants survivants.


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L'URSS présentait l'épisode afghan comme une coopération entre deux peuples. Svetlana Alexievitch en montre la face B, restituée grâce aux nombreux témoignages qu'elle a recueillis. Ce livre, d'une violence inouïe, voudrait décourager pour toujours de faire la guerre. Un objectif visiblement loin d'être atteint !


Les soviétiques n'ont compris qu'il s'agissait d'une véritable guerre que lorsque les cercueils de zinc qui transportaient les corps, souvent déchiquetés, sont devenus trop nombreux pour passer inaperçus. Des années plus tard, elle a été qualifiée d'erreur politique, une humiliation que les survivants n'ont pas supportée. Svetlana Alexievitch est allée à leur rencontre, sur le terrain en septembre 1988 et quatre ans durant en sillonnant le pays. Historienne " de ce qui ne laisse pas de traces ", elle a tenté de saisir leur dialogue intérieur, ces sentiments qui ne seront jamais consignés dans les livres. À cette inconnue, des anciens combattants, des officiers, des mères ou des épouses se sont confiés, les mots se déversant comme pour expurger un trop plein de douleur, de colère, d'amertume.

Les récits se succèdent, tous aussi poignants les uns que les autres, tant ils éclairent l'enlisement d'un conflit perdu d'avance, capable de faire jaillir le pire de l'être humain. Parfois volontaires, parfois contraints, les recrues croyaient partir dans un pays ami, construire des ponts, des écoles, apporter des soins médicaux, bref épauler un effort révolutionnaire. Ils ont découvert la haine sous les sourires, les embuscades tordues auxquelles il fallait répliquer à la puissance cent, les repères moraux perdus en quelques jours.

Sur cette matière brute, l'écrivain fait un travail de montage qui renforce la puissance des mots. Ainsi nous percute la guerre dans toute sa barbarie ; les corps disloqués, brûlés, en charpie, les amputations, la peur qui unit davantage que l'amitié, la haine plus forte à chaque camarade tué, l'assassin que l'on devient, capable d'abattre indifféremment homme ou animal. L'inconsolable chagrin des mères passe également par une parole à la limite du supportable. Pour les rescapés, le cauchemar continue au retour, avec au mieux l'indifférence de leurs compatriotes, au pire leurs regards accusateurs. Handicapés, moitié-fous, oubliés, ils doivent encore se battre pour être reconnus, avoir une pension, une prothèse ou un appartement correct.

En 1992, trois ans après sa sortie en URSS, un procès a été intenté par une mère et un vétéran, accusant ce livre d'atteinte à la dignité et de " démolir le mythe du soldat soviétique ". Dans cette nouvelle édition, Svetlana Alexievitch glisse des extraits des audiences et s'explique sur sa démarche de vérité à travers la littérature. Le conflit entre la sincérité d'une confession et le passé qu'on aimerait corrigé, entre le matériau d'origine et l'apport d'un auteur, est une autre composante de ce document passionnant. Par ces récits, elle fait une déclaration de guerre à toutes les guerres, en restant toujours au plus près de l'être humain, lorsqu'il est contraint de répondre individuellement pour des actes ordonnés par un pouvoir qui nie son humanité.


Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La Semaine le 26 avril 2018

 
 
 

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