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LES ABEILLES GRISES d'Andreï Kourkov - Éditions Liana Levi

  • Béatrice Arvet
  • 27 mars 2022
  • 2 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 avr. 2022

Coincé dans la zone grise du Donbass, entre séparatistes russes et armée ukrainienne, un apiculteur quitte sa maison afin de protéger ses abeilles du bruit perturbant des bombardements. Un concentré d’humanisme, tout en petites touches de bonheur, invariablement gâchées par des hommes qui voudraient imposer leurs lois. Écrit en 2018, ce roman, éclaire une actualité brûlante.



Depuis le début du conflit, en 2014, Sergueïtch vit seul dans un village déserté, sauf par Pachka, son « ennemi d’enfance ». Sans électricité, ni services de l’état, ils survivent en se rendant, de mauvais gré, quelques services. Du temps de la paix, les gens venaient de loin se ressourcer en passant quelques heures, allongés sur les ruches de l’apiculteur. Aujourd’hui, seules les explosions troublent la solitude des deux hommes. Inquiet pour ses abeilles, Sergueï décide de les emmener butiner là où la guerre ne s’entend pas. Les ruches bien arrimées à sa vieille Tchetviorka, il part à la recherche d’un endroit calme où s’installer pendant l’été.

Quelques lignes suffisent à Andreï Kourkov pour insuffler une atmosphère de fin du monde à cette zone grise, sorte de no man’s land glacé, pris en étau par les deux belligérants. La première partie concerne le quotidien à Mala Starogradivka où les gestes se réduisent à la survie, approvisionner le poêle en charbon, préparer des repas à base de vermicelles, rafistoler ce qui peut l’être, dormir, parfois regarder des photos et activer des souvenirs qui « rendent la vie sans sucre plus douce ». La seconde partie s’attarde sur le road trip de Sergueïtch en Ukraine, où une paix de façade masque le traumatisme des hostilités, et en Crimée où l’emprise de la Russie se fait clairement sentir.

Avec une empathie extrême, l’auteur du « Pingouin » piste chaque pensée, chaque mouvement, chaque état d’âme d’un personnage à l’intelligence intuitive, bourru au grand cœur, convaincu de l’importance vital de sauver ses abeilles. C’est donc à leur rythme qu’il aborde les événements, en dehors du temps urbain, mais en phase avec celui de la nature. Entre tendre nostalgie et fausse candeur, ce conteur hors pair réhabilite une lenteur de vivre oubliée, des moments de félicité inattendue, entrecoupés d’épisodes angoissants qui rappellent la confusion et l’incertitude dans lesquelles vit la région depuis 2014.

Le volet politique n’est jamais abordé de front, mais la présence russe se fait sentir partout. Venant d’une zone indéfinie, le voyageur est sommé de choisir son camp à chaque étape. Contrôles surréalistes aux points de passage, surveillance constante, corruption, arrestations ou disparitions arbitraires sont mis en scène avec l’ironie désenchantée d’un écrivain qui, dans « Laitier de nuit », avait inventé un remède contre la lâcheté. Au moment où le président Poutine développe son « plan de paix » par une offensive militaire de grande ampleur, ce roman, moins fantaisiste, plus grave que les précédents, montre encore une fois la force de la fiction à rendre compte d’une réalité, ici, affligeante.


Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La semaine du 3 mars 2022

 
 
 

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