LE RAPPORT CHINOIS de Pierre Darkanian - Éditions Anne carrière
- Béatrice Arvet
- 19 mars 2022
- 2 min de lecture
Qu'est-ce que ce "rapport chinois" qui rend fou ? Annoncé comme l'un des plus drôles de l’automne, le premier roman de Pierre Darkanian nous immerge dans un monde où l'absurde sert une critique tragi-comique de la finance et de sa cupidité. Une fantaisie qui, malgré sa légèreté apparente, côtoie une lucidité cruelle.

Le début ressemble à un récit kafkaïen. Après deux jours à manger des viennoiseries dans un cabinet de recrutement, Tugdal Laugier ne s'étonne guère d'être engagé par le prestigieux cabinet Michard & Associés avec un salaire de 7000 € mensuel. Une seule consigne, une confidentialité totale. Convaincu que son véritable potentiel a été décelé, il n'est pas plus surpris de passer trois ans dans un bureau vide à jouer avec sa cravate, ses crayons, à déjeuner de plus en plus longuement et à s'entrainer intensivement à l'art du rot ou du pet. Lorsque l'un des associés lui demande de rédiger un rapport sur la Chine, il s'y attèle avec enthousiasme. Trois mois, vingt-cinq nems par semaine et douze kilos plus tard, le rapport fait 1084 pages principalement constituées de copier-coller, recettes de viennoiseries et observations sur les Chinois du 13ème arrondissement.
Les aventures de Tugdal et son supérieur, Bertrand Relot, suffiraient presque à donner une image outrée, mais pas si ridicule du monde du travail. L'intrusion d'une enquête pour trafic de drogues élargit le propos, donnant un second souffle à l’intrigue, au moment où elle pourrait perdre le lecteur.
Il faut reconnaître à Pierre Darkanian une imagination fertile pour croquer des personnages bouffons, flatter leur vanité et déployer des arguments imparables qui les confirment dans leur mégalomanie. Il pointe ainsi des tics bien connus de nos contemporains, la mauvaise foi, la vantardise, le désir de gloire, le besoin d’être admirés au point de s’approprier les idées des autres, les préjugés ou l’absence totale de clairvoyance sur eux-mêmes. Cet art de manier la dérision avec une habileté roublarde, finit, mine de rien, par brosser un tableau féroce des systèmes financiers, qui passe par les subprimes, la pyramide de Ponzi et les dégâts collatéraux sur les victimes. Au fil du livre, le sourire se crispe, tout en cédant la place au plaisir de découvrir une prose rafraichissante.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 2 décembre 2021




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