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LE PAYS DES AUTRES de Leïla Slimani - Éditions gallimard

  • Béatrice Arvet
  • 8 nov. 2020
  • 2 min de lecture

De 1944 à 1955, Leïla Slimani suit les crispations d’un couple mixte au Maroc. Dans ce roman où chacun vit dans « Le pays de l’autre », elle sublime les paysages tout en restituant très justement les paradoxes d’un protectorat français, qui s’éveille au nationalisme.



Ils se sont rencontrés à Mulhouse à la fin de la guerre. Amine, engagé dans les Spahis, avançait vers l’Est avec son régiment. Mathilde est tombée sous le charme de cet homme à l’exotisme irrésistible, lui a été séduit par sa blonde intrépidité. Elle rêvait d’aventures, de s’évader de son Alsace natale et de ressembler à une héroïne de Karen Blixen. En fait de « ferme africaine », elle se retrouvera sur les terres rocailleuses de son mari, à 25 kms de Meknès dans une maison sombre, sans confort, perdue au milieu d’un paysage aride, mais magnifique. Les règles ont changé et maintenant Amine les dicte.

L’écriture paisible, presque placide, de Leïla Slimani donne un relief particulier au choc culturel que va subir son héroïne. La spontanéité de Mathilde va rapidement devoir composer avec le système patriarcal, l’omniprésence de la famille, la rusticité du quotidien, sans oublier la barrière d’une langue inconnue. Au début, l’amour aidera à supporter la rigueur d’une existence paysanne, sans loisir, sans coquetterie, sans superflu. La naissance d’une fille Aïcha, puis d’un garçon Selim, contribuera à ligoter la jeune femme à cette vie, à laquelle elle devra trouver un sens, une manière de s’intégrer sans se perdre.

Indissociable du contexte politique, ce couple atypique permet à l’auteur de « Chanson douce » de jouer autant sur l’intime que sur l’historique. En additionnant les solitudes de ses personnages, elle réussit à faire passer les contradictions d’un pays coincé entre tradition et occidentalisation. D’un côté, Amine est attiré par la science, le progrès, notamment dans le domaine des nouvelles technologies agricoles, mais échoue à assumer l’émancipation de sa femme ou à appliquer à sa famille ce qu’il a fait lui-même. De l’autre, Mathilde, décidée à exercer son libre arbitre et à en imprégner son entourage, s’aperçoit que sa voix ne compte guère face aux coutumes locales. Car en fait, on assiste ici à une histoire de domination, où chacun exerce sa particule de pouvoir, les blancs sur les autochtones, les hommes sur les femmes, les chefs sur les ouvriers, les patronnes sur les servantes.

Petit à petit, sous l’influence des mouvements indépendantistes, les frustrations s’exaspèrent, jusqu’à faire naître le sentiment, chez ceux qui servent la France, de trahir leur peuple. Leïla Slimani excelle à refléter l’ambivalence, la crispation identitaire d’une position intenable, où la solidarité finit par s’exprimer à travers une forme « d’indulgence pour la violence et de compassion pour les assassins et les assassinés ». En attisant la part sombre de ses personnages, elle leur fait porter magistralement ce malaise existentiel.

Béatrice Arvet

Article paru dans La Semaine du 14 mai 2020

 
 
 

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