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LE MONDE N'EXISTE PAS de Fabrice Humbert - Éditions Gallimard

  • Béatrice Arvet
  • 6 déc. 2020
  • 2 min de lecture

« Raconter le monde » est l’ambition d’un grand nombre de romanciers. Mais quand celui-ci devient fictif, que se passe-t-il pour l’écrivain ? Dans la peau d’un journaliste américain, Fabrice Humbert s’attaque à la fabrication de la vérité, quand elle se confronte aux fake news et à une audience à tenir en haleine. Un roman vertigineux.




Découvrant sur les écrans de Times Square, la photo d’Ethan Shaw, recherché pour le viol et le meurtre d’une jeune fille de seize ans, Adam Vollmann, journaliste au New Yorker, décide de retourner à Drysden, une petite ville du Colorado, où il était devenu ami avec le fugitif lors de ses années lycée. S’il n’est pas complètement convaincu de l’innocence de l’accusé, l’histoire racontée par les media ne correspond en rien au demi-Dieu, beau, charismatique, champion sportif, dont toutes les filles étaient amoureuses, dix-sept ans plus tôt. À l’époque, Adam vivait une adolescence douloureuse, solitaire, parachuté par le divorce de ses parents à Drysden où, différent des autres car trop chétif, trop pâle, trop timide, il était harcelé par des garçons élevés au lait de la virilité et de la force. L’affaire arrive dans une Amérique chauffée à blanc par une succession de fusillades, de meurtres et de violences. Elle a pris une ampleur délirante sur la simple diffusion de deux photos, une de Clara, sublime d’innocence virginale et celle d’Ethan, pervers coupable, forcément coupable.

Lancer une rumeur, diffuser des photos truquées, transformer un suspect en criminel ou l’inverse, manipuler des événements ou des témoins … Fabrice Humbert s’emploie à décrire comment la « vérité », devient au fil des répétitions, de la multiplication des mêmes infos circulant en boucle, un feuilleton national au service d’une émotion populaire. Il enferme son narrateur dans ce « monde qui n’existe pas » ou plus, tant sa représentation est maintenant scénarisée, façonnée jour après jour dans l’unique but de jouer sur la compassion ou l’indignation du public. Tout passe par écrans interposés, la starisation comme le lynchage, le réel brut comme sa falsification, amplifiés par l’anonymat des réseaux sociaux.

Le phénomène n’est pas nouveau. L’auteur de « L’origine de la violence » fouille les exemples anciens de fausses informations, démasquées au terme de longues enquêtes par des journalistes pugnaces devenus … des auteurs de fiction célèbres (Garcia Marquez, Hemingway…). Il dédouble ses personnages en les superposant à leur image vingt ans plus tôt comme dans la série « cold case », Adam Vollmann ayant lui-même changé de nom et de personnalité. Enfin, il applique à la lettre les méthodes de storytelling enseignées lors des cours d’écriture créative, calibrant ses rebondissements et instaurant un jeu de miroirs à la fois anxiogène et captivant.

« L’Amérique est une fiction narrative, une sorte d’identité rêvée, le vrai mélangé au faux » affirme Adam. Tout en démêlant les émois adolescents de son narrateur, Fabrice Humbert imagine une métaphore, à peine exagérée, d’un pays où la politique est divertissement et le divertissement politique. Une duplication anticipatrice d’une société des apparences, dont les multiples niveaux de réalité déstabilisent et donnent le tournis.


Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La Semaine du 2 avril 2020

 
 
 

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