LE MAGE DU KREMLIN de Giuliano da Empoli - Éditions Gallimard
- Béatrice Arvet
- 11 juin 2022
- 2 min de lecture
En imaginant la confession d’un proche de Vladimir Poutine, Giuliano da Empoli infiltre la psychologie d’un homme impénétrable, dont la logique de puissance éclaire non seulement la guerre sanguinaire menée en Ukraine, mais les ingérences dans la politique de l’occident. Machiavélique et d’un réalisme effrayant.

En 1999, Boris Berezovski, oligarque tout puissant ayant l’oreille de Boris Eltsine, avait cru faire la pluie et le beau temps en favorisant un inconnu, sans doute malléable, à devenir 1er ministre. Mauvais casting ; l’ancien patron du FSB ne mettra pas deux ans avant de forcer l’homme d’affaires à l’exil, après l’avoir dépouillé de ses sociétés. En revanche, convaincu que la Russie a besoin d’ordre et de force, il s’appuiera sur les conseils de Vladislav Surkov pour créer une voie nouvelle, avec les concepts de « démocratie souveraine » et de « verticalité du pouvoir ». Giuliano da Empoli s’inspire de ce personnage ambigu, qu’il nomme Vadim Baranov et à qui il construit une biographie l’autorisant à pénétrer au plus près du pouvoir russe. Grâce à ce procédé, il lève le voile sur le mystère Poutine, en déchiffrant la stratégie d’un homme considéré comme fou par certains, mais dont la logique tactique n’a jamais dévié d’un iota.
De la 1ère élection en 2000 jusqu’à la guerre du Donbass, Giuliano da Empoli se sert de ses recherches documentaires pour entrer dans la tête du « Tsar » et rapporter avec un réalisme saisissant la volonté de cet homme solitaire d’assoir un pouvoir absolutiste. Faire peur, au peuple, à l’occident, au reste du monde, retrouver la grandeur de l’Empire, telles sont les obsessions qui accompagnent Vladimir Poutine depuis 22 ans. Cela passe par une réécriture de l'histoire, la neutralisation des media, l'émulation nationaliste, la création de faux partis d'opposition ou une tentative d'installer le chaos dans les démocraties en perturbant les débats par des trolls.
Les récentes élections nous en donnent une bonne illustration avec une partie de la France prête à faire un saut dans l'inconnu en votant pour les extrêmes. En cause, le doute envers le « système » et les media traditionnels, sans cesse attisé par des polémiques artificielles sur les réseaux sociaux. Le livre se termine par une réflexion anticipatrice sur le pouvoir, qui aurait semblé farfelue quelques mois plus tôt, mais qui, après le rachat de Twitter par Elon Musk par exemple, devient nettement plus concrète. Spécialiste des mutations sociales, Giuliano da Empoli réussit une projection, crédible et brillante, des coulisses d'un pouvoir démystifié par ses difficultés militaires en Ukraine, ainsi que des réelles menaces de déstabilisation.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 12 mai 2022




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