LE BANQUET DE LA CONFRÉRIE DES FOSSOYEURS de Mathias Enard - Éditions Actes Sud
- Béatrice Arvet
- 10 avr. 2021
- 2 min de lecture
Il est des auteurs qui nous embarquent malgré nous sur des sujets inattendus. Après la somme de toutes les guerres contemporaines en une phrase de 517 pages* et une rêverie englobant la beauté ensorcelante d’un orient érudit*, Mathias Enard se tourne vers les Deux-Sèvres, sa région natale, avec ce banquet improbable. Contre toute attente, ce roman brillant, orgiaque par sa démesure syntaxique et son originalité, réussit un véritable exploit littéraire.

La première partie est vue par un ethnologue censé écrire une thèse sur la vie à la campagne au XXIème siècle. Installé dans le village fictif de La Pierre-Saint-Christophe (649 habitants), son journal nous informe moins sur les mœurs des habitants que sur l’intégration alcoolisé de ce parisien, dont l’intuition l’a immédiatement conduit au Café-Pêche, le cœur vivant du lieu. Sa logeuse, le Maire également fossoyeur, le tenancier du bar, une séduisante agricultrice écologiste, un artiste exilé … font partie du premier cercle d’une étude qui se perd assez vite dans les intrigues locales. Heureusement, avec sa puissance romanesque, l’écrivain prend le relais, pour ressusciter, malgré le calme apparent régnant sur la campagne désertifiée du Marais Poitevin, le fourmillement de destins oubliés, passés ou présents, concernant le règne humain, animal ou végétal. Au centre de ces deux récits fragmentés, un morceau de bravoure composé par les ripailles rabelaisiennes des fossoyeurs, d’une abondance lexicale aussi impressionnante que la quantité de mets, le tout ponctué de discours tournés à l’ancienne, entre dialectique et paillardise.
Mathias Enard jubile visiblement à traverser les siècles en entrelaçant une multitude d’histoires, de références, de temporalités et de registres. À travers le journal de l’ethnologue, le roman d’une ruralité moderne, des interludes et bien sûr, le fameux banquet annuel, il revisite d’anciennes légendes, reconstitue la flore et la faune de ce territoire rustique, invente les vies précédentes de ses

personnages et nous parle autant « de batailles, de rois et de … sangliers » que de faits divers sordides dont la résurgence persiste encore dans certaines réincarnations tourmentées. Car la mort, présente partout en filigrane, s’amuse à projeter chaque âme dans la grande Roue du temps sous les formes les plus diverses.
À sa grande surprise (par étapes, avouons-le tout de même), le lecteur adhère à cette entreprise balzacienne, particulièrement audacieuse, antithèse des courants actuels. Ce texte, érudit, opulent, jamais indigeste, réanime une langue dont la richesse est trop souvent négligée. Nul doute, Mathias Enard, au-delà de son physique imposant, est un ogre des mots et l’on ne saura jamais assez conseiller, en ces temps de disette culturelle, de lire et d’offrir l’ensemble de ses ouvrages.
Béatrice Arvet
* Zone et Boussole (Actes Sud, 2008 et 2015)
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 7 janvier 2021




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