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LA VIE CLANDESTINE de Monica Sabolo - Éditions Gallimard

  • Béatrice Arvet
  • 15 oct. 2022
  • 3 min de lecture

En se penchant sur le groupuscule d’extrême gauche Action Directe (AD), Monica Sabolo n’imaginait pas qu’elle allait solder certains comptes avec son passé. Elle en fait un texte subtil sur les dualités de l’être humain, sa capacité à devenir un autre, les notions de trahison et de pardon. Un talent délicat pour mettre des mots sur l’indicible.


En proie à des ennuis domestiques et en panne d’inspiration, Monica Sabolo décide d’écrire un livre « facile et efficace », le plus éloigné possible d’elle-même. Le sujet sera l’énigme Action Directe, un groupe prônant la lutte armée, responsable de près de 80 attentats en France, dont l’assassinat du PDG de Renault en 1986. Alors qu’elle commence à se documenter, le thème se défile, les personnages lui échappent, les interrogations la submergent. Quelle sorte d’individu peut-il abattre un homme avec détermination, tirer sans hésiter, sans remords, à l’instar de Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron, au moment de l’exécution de Georges Besse ? Est-il possible de mettre un peu d’humanité sur ces visages impassibles ? Quid de la responsabilité quand elle se dilue dans le groupe, dédouanée par l’idéologie ?

Au fil d’une quête tout en questionnement, au fur et à mesure qu’elle remonte le temps, que certaines dates coïncident avec son passé, Monica Sabolo est harponnée par son histoire intime, par sa propre clandestinité, une existence double, dont la partie cachée, composée de silence, de secrets, la dévore de l’intérieur. « Sympathiser avec le diable » sera peut-être une manière de « comprendre sans justifier, ni excuser » les abus commis par son père adoptif, le fameux Yves S., dont le fantôme hante le texte. Si elle échoue à trouver, avant l’engagement dans la lutte armée, des traces d’innocence, de gaité, de spontanéité chez des personnages sous l’emprise du collectif, le « roman » s’étoffe par des rencontres avec quelques survivants. Des portraits fragmentés apparaissent qui, sans percer le mystère, laissent percevoir la somme des contradictions humaines. Se profile alors une autre ambiguïté, celle de l’empathie, d’une relation de confiance à ne pas trahir sans se trahir. Comment faire concorder un militant amoureux transi et la tuerie de sang-froid d’un policier, le sentimentalisme de l’une avec l’assassinat prémédité d’un père de famille, la générosité de l’autre avec les braquages meurtriers ? Que veut réellement affronter la narratrice à travers ces rendez-vous avec la violence pure ?

D’une année en eaux troubles, Monica Sabolo sort sereine, libérée des secrets qui la minaient. Par des mots d’une justesse têtue, elle réussit à exprimer ces intuitions obscures, ces malaises étranges, ces sentiments incompris, qui ont encombré sa jeunesse et l’ont empêchée de se construire pleinement. Ce récit divisera probablement les lecteurs, cependant, force est de reconnaître dans cette écriture tourmentée, pleine de doutes et de culpabilité, une littérature qui réussit à approcher avec honnêteté les zones sombres de l’humain.

Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La Semaine du 22 septembre 2022


REPÈRES


Née en 1971 à Milan, Monica Sabolo vit en France. Elle a été journaliste avant de se consacrer à l’écriture de scenarii et au roman. En 2013, elle remporte le prix de Flore avec « Tout cela n’a rien à voir avec moi » (JC Lattès), un roman autobiographique. « Summer » (JC Lattès) paru en 2017, était finaliste du Goncourt des lycéens et du prix du Roman des étudiants France. "La vie clandestine" est actuellement sur les listes du Goncourt, du Médicis et du Renaudot.

 
 
 

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