LA STUPEUR d' Aharon Appelfeld - Éditions de l’Olivier
- Béatrice Arvet
- 29 juil. 2022
- 3 min de lecture
Jusqu’à sa mort en 2018, Aharon Appelfeld ne s’est jamais remis d’avoir été arraché par la guerre à des parents aimants, à sa langue « maternelle » et à son pays natal. Situé en Ukraine, son dernier roman résonne non seulement avec le vécu de l’auteur, mais rend l’actualité encore plus effroyable.

Comme toujours, chez Aharon Appelfeld, les situations anormales apparaissent dans une indifférence étonnante, au point que l’on a l’impression de traverser un mauvais songe. Découvrir, un jour, ses voisins agenouillés devant leur maison, sous la garde d’un vieux gendarme alcoolique et corrompu, assister au pillage de leur maison, les obliger à creuser une fosse, ne créent pas d’émotion particulière dans le petit village ukrainien, près de Czernowitz. Sauf pour Irena qui leur donnera à manger et les rassurera, sans cependant intervenir. Au petit matin, le trou est recouvert de terre et la famille Katz a disparu. Paralysée par la peur d’un mari qui la viole plusieurs fois par jour et des maux de tête violents, Irena comprend qu’elle a refusé de voir la réalité en face. Rongée par la culpabilité, hantée par les visages des disparus, elle s’enfuit dans la montagne.
L’époque n’est jamais précisée, mais nous sommes peu après l’invasion allemande, bien vue dans un premier temps par la population. Les clichés sur les juifs - leur pouvoir occulte, leur richesse cachée ou la pratique de l’usure à des taux exorbitants - habitent l’esprit des paysans. En obéissant aux ordres des allemands, ces « gens cultivés », les villageois dédouanent leur envie de revanche sur la réussite imaginaire d’une communauté détestée.
Au fil des déambulations d’Irena dans la forêt, le roman prend une forme mystique, la jeune femme se transformant, à l’aide de quelques verres d’alcool, en prédicatrice, répétant à l’envi que tuer les juifs, revient à tuer les descendants du Christ, ce que ne sont pas prêts à entendre leurs assassins. Protégée par les femmes qui se retrouvent dans son passé violenté, vilipendée par les hommes, Irena cherche une absolution en absorbant les souffrances des autres.
Il est singulièrement émouvant d’ouvrir le dernier livre d’un auteur aussi attachant ayant, sa vie durant, interrogé l’incompréhensible haine des hommes, qui ont tenté d’éradiquer les juifs de la surface de la terre. À une nostalgie récurrente de l’enfance et à l’incohérence des arguments servant les pogroms, s’ajoute ici un point de vue féminin nouveau, démontrant l’immense capacité d’empathie d’Aharon Appelfeld. Peut-être quelques redondances et l’aspect allégorique de ce roman paraîtra-t-il fastidieux à un lecteur novice. Pour autant, on ne conseillera jamais assez de lire l’œuvre délicate de ce grand écrivain et en particulier « Histoire d’une vie » (L'Olivier), prix Médicis en 2004.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 28 avril 2022
REPÈRES
Aharon Appelfeld (1932-2018) est né à Czernowitz (hier Roumanie, aujourd’hui Ukraine), de parents juifs germanophones. Sa mère a été tuée en 1940 par le régime roumain. Son père et lui ont vécu dans le ghetto, avant qu'il ne se retrouve dans un camp en Transnistrie d'où il s'évade en 1942. Âgé de 10 ans, il a survécu seul dans les forêts d'Ukraine, parmi les marginaux, puis chez des paysans en échange de son travail. Recueilli par l'armée rouge, il embarque en 1946 pour la Palestine après un passage par l’Italie. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands écrivains israéliens.




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