LA PAIX AVEC LES MORTS de Rithy Panh et Christophe Bataille - Éditions Grasset
- Béatrice Arvet
- 4 nov. 2020
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 déc. 2020
Rescapé du génocide Khmer, Rithy Panh a consacré sa vie à témoigner, à faire témoigner et à essayer de comprendre comment il a été possible de fanatiser un peuple au point qu’il élimine le quart de sa propre population. Avec Christophe Bataille, son fidèle éditeur, il retourne au Cambodge, cette fois pour tenter de donner une sépulture à ses défunts. Un livre difficile, éprouvant, mais essentiel dans sa dimension universelle face à l’horreur, la souffrance et la mort.

Rithy Panh a connu tout ce que l’Histoire pouvait réserver de pire avec l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges. Déporté avec sa famille le 17 avril 1975, il a perdu ses parents, un frère, une sœur et des cousins, succombant à la faim, la soif, la maladie, l’épuisement ou au désespoir. Il a survécu dans la boue et les déchets en ramassant les cadavres à l’hôpital de Battambang. Réfugié en France, il est devenu cinéaste et a mis sa caméra au service de la mémoire, afin que le Cambodge se « réapproprie son identité et ses racines ». Son face à face avec Duch*, le directeur de la prison S21 dont on sortait rarement vivant, est une confrontation sans précédent avec un tortionnaire.
« Le seul projet, c’est la connaissance du crime ». Inlassablement, sans jamais faiblir malgré les déchirements, le dégoût ou la fatigue qu’implique ce travail mémoriel, Rithy Panh parcourt son pays, questionne les survivants, victimes ou bourreaux qui cohabitent, cherche des traces omniprésentes et invisibles, tente encore et encore de déchiffrer l’énigme de cette tuerie de masse ayant nié l’humanité d’un million sept cent mille personnes. Quels que soient les nouveaux paysages, il filme, avec l’espoir de dessiner une cartographie des morts, car ils sont partout, sous les rizières, dans les plaines, les montagnes, les villages et aussi dans ses cauchemars. Jetés dans les fosses, oubliés, sans noms, sans visages, ils reviennent en fragment d’os, de tissus, rejetés par la terre ou ensevelis sous des constructions récentes. L’auteur de « L’Élimination » voudrait offrir une cérémonie à ces âmes errantes, afin qu’elles trouvent enfin la paix.
La colère, le découragement, l’effroi surgissent régulièrement dans ces lignes, au cours de cette besogne courageuse, douloureuse, effrénée, dans laquelle il se jette corps et âme sans se ménager. « Raconter est insoutenable ; ne pas raconter est un aspect de la négation ». Rithy Panh se débat avec ce dilemme depuis plus de quarante ans. Car nombreuses sont les forces qui tentent de refaçonner l’Histoire, d’en donner une version acceptable ou d’en faire disparaître les preuves. Les Khmers d’abord, leurs avocats, les mots dévoyés, la nature reprenant ses droits, l’oubli, la pacification ou pire, les reconstitutions erronées sur les lieux des exécutions, participent à cet effacement du génocide.
Ce livre vient en contrepoint au film « Les tombeaux sans nom » diffusé sur Arte en Juin 2019. L’œuvre de Rithy Panh n’est pas seulement indispensable pour le lointain Cambodge. Au moment où, en occident, les démocraties sont attaquées de toutes parts, il est urgent de rappeler, en vain probablement, que les totalitarismes se mettent en place étonnamment rapidement et que l'être humain est toujours prêt à répéter indéfiniment les mêmes barbaries.
Béatrice Arvet
* Duch, le maître des forges de l'enfer : documentaire, 2011
Article paru dans le journal La Semaine du 20 février 2020




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