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LA NUIT DES ORATEURS de Hédi Kaddour - Éditions Gallimard

  • Béatrice Arvet
  • 20 juil. 2021
  • 2 min de lecture

L’affaire Senecio aurait pu être fatale à Pline Le jeune et son ami Publius, le futur Tacite. Hédi Kaddour s’empare des blancs de l’histoire en imaginant une nuit romaine, durant laquelle les sorts se nouent ou se dénouent au gré des humeurs de l’empereur Domitien. Un roman jubilatoire tant par la langue déployée, la reconstitution minutieuse d’une Rome menaçante que par un suspens habilement distillé.


L’heure est grave. « Il faut que tu restes à la maison », telle est l’injonction de Lucretia, l’épouse de Publius Cornelius, tandis qu’elle se prépare à aller plaider sa cause au palais. On sait Domitien facilement irritable en cette année 93, où les têtes tombent au rythme des rumeurs. Les délateurs s’en donnent à cœur joie, enhardis par les butins convoités chez les accusés. Publius et Pline ont eu la mauvaise idée d’aider leur ami Senecio à gagner un procès contre Baebius Massa, un gouverneur sanguinaire et corrompu, mais proche ami du « maître et Dieu ». Concernant Senecio, qui, de surcroît, a commis un crime de lèse-majesté en publiant un éloge d’Helvedius, un renégat, la condamnation est inévitable. Pour les deux autres compères, l’incertitude subsiste.

On ne pourrait avoir une vision plus précise de la Rome antique si elle était filmée par un drone. Des maisons résidentielles au palais de l’Empereur en passant par le Sénat ou le sombre quartier de Subure, la plume d’Hédi Kaddour s’infiltre autant dans les rues, les intérieurs, que dans les pensées de personnages dont les monologues intérieurs sont uniquement tournés vers la manipulation. Car dans cette société post républicaine, avec un César convaincu que chacun complote contre lui, le doute et donc le soupçon sont partout. À qui faire confiance quand la délation rapporte plus que la loyauté ? Comment résister sans se compromettre ? Qu’est-ce que l’héroïsme sous une dictature ?

Hédi Kaddour jubile à triturer les neurones d’une série de sénateurs, préteurs, questeurs, préfet, chambellan ou même serviteurs, plus cyniques les uns que les autres. Par une multitude de retournements sémantiques, il fait dire tout et son contraire à une phrase maladroite, à un tic du visage, à un geste involontaire. L’art de contrer les intentions de ses ennemis, de déjouer les multiples pièges tendus par tous à tous, des esclaves au pouvoir suprême, est décrypté avec une perversité instruite des fourberies humaines. Sans oublier certains passages irrésistibles - tel Orfée décrit en veuf pleurnichard - ou plus actuels - la masse anonyme du peuple poussant un artiste à la mort, le déclin de la culture dévoyée en spectacle grossier ou encore un Empereur se prenant pour Jupiter. Quelques longueurs n’occultent en rien le plaisir de cette démonstration brillante du pouvoir assassin ou salvateur des mots, sous l’égide incertaine d’un tyran.


Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La Semaine du 29 avril 2021

 
 
 

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