LA FILLE PARFAITE de Nathalie Azoulai - Éditions P.O.L
- Béatrice Arvet
- 10 avr. 2022
- 2 min de lecture
Elles formaient les deux faces d’une même pièce, une scientifique et une littéraire, comme une « fille parfaite » dont les connaissances couvriraient tous les domaines. Pourquoi Adèle s’est-elle suicidée à 46 ans ? Par une utilisation magistrale des mots, Nathalie Azoulai tente de comprendre le mystère d’un esprit qui voit le monde en chiffres. Impressionnant.

À treize ans en 3ème, elles se sont reconnues comme différentes, plus brillantes, plus rapides, plus passionnées que leurs camarades. Adèle dans le domaine des maths, Rachel dans celui des lettres. Le pacte n’a pas été énoncé, mais leur camaraderie ne sera qu’une longue compétition, cérébrale, douloureuse parfois, avec l’impression pour Rachel d’être toujours un cran à la traine de son amie.
Nathalie Azoulai confronte deux milieux, deux familles, deux disciplines, deux apprentissages qui fusionnent à un moment donné dans une relation stimulante, basée sur une rivalité épuisante. Chez Adèle, on est dans la rigueur, la démonstration, l’efficacité, sans perdre de temps en divertissement. Coachée par un père ingénieur surinvesti, l’enfant a été formatée dans le but d’exceller, de cerner tous les possibles, de surmonter les pires difficultés, afin de marquer un jour la science là où, en général, les hommes laissent leur empreinte. À l’inverse, chez Rachel, issue d’une lignée d’historiens ou de professeurs d’université, la littérature est au cœur des débats quotidiens. Les conversations se transforment régulièrement en joutes verbales autour des actualités culturelles, chacun défendant ardemment ses goûts ou pinaillant sur des précisions lexicales. De chaque côté, on a la conviction que son domaine prévaut, malgré l’évidence que Rachel n’assimilera jamais les publications d’Adèle, alors que celle-ci n’aura aucun mal à comprendre ses romans.
Probablement, un cerveau matheux n’aurait-il pas abordé de façon plus minutieuse, plus structurée, l’amitié à double tranchant de ces deux femmes. À l’idée que l’esprit scientifique est plus vif, brillant, élitiste, masculin, que celui des littéraires, incapables de pénétrer les codes sémiologiques, Nathalie Azoulai répond par la langue comme élément de pouvoir, une présence au monde intensifiée, une plus grande notoriété. D’une semblable vivacité à réfléchir, imaginer, créer, voire à changer la société, les deux univers s’éloignent lorsque le rationnel se heurte à l’émotion, la rigueur à la fantaisie, l’austérité des nombres à l’infinie liberté d’assembler les mots.
Balançant entre deux sphères si opposées et si complémentaires, à la recherche d’une équation qui pourrait mettre fin à leur duel, cette « fille parfaite » instille en filigrane, un féminisme ni victimaire, ni revanchard. Un roman brillant à déconseiller aux amateurs d’actions et de rebondissements.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine le 20 janvier 2022




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