LA DÉCISION de Karine Tuil - Éditions Gallimard
- Béatrice Arvet
- 12 févr. 2022
- 2 min de lecture
Après les « zones grises » du viol, Karine Tuil se penche sur les multiples facettes de la justice antiterroriste, tant du point de vue humain que de la procédure. Une entreprise de déconstruction des préjugés et des caricatures, dans un roman documenté, lucide, éprouvant et captivant.

Rien n’est jamais blanc ou noir chez Karine Tuil. Sur des sujets comme l’emprise, les traumas de la guerre, l’usurpation d’identité ou le viol, elle continue d’interroger la violence sous toutes ses formes. Ici, elle revêt l’armure d’une juge au pôle antiterroriste. Alma Revel, quarante-neuf ans, trois enfants, un mariage en déconfiture, sous protection jour et nuit, consacre son énergie à son métier depuis 2012. Des « décisions », elle en prend quotidiennement, dont les conséquences peuvent être tragiques pour le pays. La peur suprême de relâcher un individu décidé à commettre un attentat sur le territoire est permanente. On sait dès la première page qu’elle va être confrontée à son pire cauchemar.
Comme toujours, Karine Tuil prend son temps pour arriver au cœur de son sujet. Les chemins de traverse, les épisodes digressifs servent à pousser la narratrice dans ses retranchements les plus intimes, à en faire un personnage de chair et de sang avec ses forces et ses failles émotionnelles. Le procédé peut perdre le lecteur, mais participe à une représentation juste des tensions sociétales contemporaines, ainsi qu’à la complexité d’un questionnement tout en nuances, en équations quasi impossibles à résoudre.
Juger sans jouer les justiciers, en occultant les pressions politiques ou médiatiques, sans se laisser influencer par les opinions publiques ou les problèmes personnels, affronter les familles de victimes dont la douleur est infinie, interroger sans relâche … La tâche est immense, rude, épuisante, déstabilisante, dangereuse et facilement critiquée. Comment apprécier la sincérité d’un radicalisé repenti, qui revient de Syrie en affirmant avoir œuvré dans l’humanitaire ? Faut-il lui laisser une chance de rédemption ou le condamner à titre préventif ?
L’auteur de « l’insouciance » envisage tous les cas de figure. Elle réussit l’exercice délicat de montrer l’obligation d’insubmersibilité d’une juge antiterroriste, contrainte de rester clairvoyante, au cas par cas, face à des personnages insaisissables, dont il faut préserver l’éventuelle chance de réhabilitation et ce, sans être moins épargnée que les autres femmes par une lourde charge mentale. Comprendre - « la folie et la brutalité » d’une époque, la haine de la France par une jeunesse déphasée, les mécanismes de manipulation, trahison, domination - reste le mot d’ordre d’un auteur, qui, de livre en livre, pénètre plus profondément au cœur de l’humain.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 6 janvier 2022




Commentaires