JETEZ-MOI AUX CHIENS de Patrick McGuinness - Éditions Grasset
- Béatrice Arvet
- 15 nov. 2020
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 nov. 2020
Avec ce faux polar, vrai roman noir, Patrick McGuinness illustre sa vision d’un monde dominé par le mensonge, l’avidité et la malveillance. Un regard pessimiste, mais édifiant sur l’affligeante prévisibilité des hommes, étayé par une écriture vigoureuse, rugueuse comme du papier de verre, qui tient en haleine jusqu’au bout.

Une jeune femme est retrouvée morte, recouverte de sacs poubelles, dans une décharge au sud de Londres. Les soupçons se portent immédiatement sur M. Wolphram, son voisin, un professeur d’anglais à la retraite. Gary, un flic obèse, convaincu de la turpitude des hommes et de sa culpabilité, tente de rassembler des preuves. Son supérieur, Ander, être solitaire, vaguement dépressif, attiré par le passé comme un acrophobe par le vide, se souvient de ses années au collège, lorsque le suspect lui a fait découvrir la poésie, le jazz et les films européens. Cet enseignant, différent des autres, tentait d’élever ses élèves vers une pensée moins formatée. Pour Ander, il a été salutaire, lui offrant, grâce aux mots, une manière d’expliquer le monde et du coup, une liberté insoupçonnée. Afin de mener sereinement leur enquête, les deux policiers sont contraints de jouer la montre contre les media et les réseaux sociaux, métaphoriquement aidés par le fatberg, une géante couche de gras menaçant de boucher les égouts de Londres.
Entre les sévices dans les écoles anglaises d’hier et la folie narcissique d’aujourd’hui, la perversité est toujours au rendez-vous. Jouant sur le suspens – coupable ou non – Patrick McGuinness confronte deux époques, l'enfance de son narrateur, hanté par un épisode ancien auquel est mêlé le professeur et cette maturité ténébreuse, inadaptée à l’immédiateté exigée par la société contemporaine. Le point commun entre les deux ? La haine en embuscade, prête à pointer le nez à la moindre frustration, contrariété, différence, qui mène invariablement à la violence, physique ou psychique. Dans les années quatre-vingt, le détonateur pouvait être l’Irlande, et mieux valait ne pas porter un nom à consonance gaélique. Pour autant, un fait divers restait relativement confidentiel, respectant ainsi le deuil des familles et la présomption d’innocence. Les tabloïds déchainés, concurrencés par les réseaux sociaux, ont maintenant pris le relais, transformant en un clin d’œil une rumeur en vérité, un suspect en coupable.
Entre deux questionnements sur la différence « entre ce qui est oublié et ce qui est inconnu », Ander avance à petits pas. Il se remémore son arrivée au collège, opposant les méthodes de M. Wolphram que personne n’avait envie de décevoir à l’impunité de professeurs aux ambitions inassouvies, qui se vengeaient vicieusement sur les élèves. Si de nos jours, ce système d’humiliation ne peut plus se produire, il a été remplacé par un autre, plus cruel peut-être, le lynchage public par les écrans, qui marque au fer rouge n’importe quel individu sans jamais le réhabiliter. Un phénomène accentué en Angleterre par le pouvoir des journaux à sensation, dont le budget illimité permet d’extirper aux proches, aux voisins ou au passé d’un suspect toutes sortes d’éléments accusateurs. De ce constat désolant, Patrick McGuiness fait un roman corrosif, émaillé de considérations aussi désopilantes que justes.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 6 février 2020 - www.lasemaine.fr




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