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FAITES-MOI PLAISIR de Mary Gaitskill - Éditions de L'Olivier

  • Béatrice Arvet
  • 5 nov. 2020
  • 2 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 nov. 2020

En donnant, tour à tour, la parole à une femme et un homme, Mary Gaitskill s’empare d’une actualité brulante en déjouant les pièges de la caricature. En plein mouvement #MeToo, ce roman clair-obscur fait entendre une voix subtile et discordante qui fait un bien fou.



Quinlan M. Saunders était un homme puissant, éditeur respecté, qui aimait badiner avec de nombreuses protégées, majoritairement jeunes et jolies. Confident hors pair, il pouvait aussi bien leur trouver un job que les emmener choisir des vêtements ou les conseiller sur leur vie sentimentale. Provocateur, il savait parfois pousser les limites, les incitant à des confessions osées sur leur vie sexuelle. Longtemps, elles ont apprécié cette amitié un peu flirteuse, dans laquelle chacun trouvait son compte. Précisons qu’il n’est question ici ni de viol, ni de liaisons. Lorsque Quin est cité sur une pétition demandant le boycott et le licenciement d’une série d’individus ayant eu des comportements « inappropriés », il tombe des nues. Tout en oscillant inexplicablement entre solidarité et colère, Margot, une de ses intimes, célèbre pour avoir publié « Apprivoisez la garce qui est en vous », tente de démêler les nœuds des rapports ambivalents de son ami avec les femmes.

Mary Gaitskill sait magistralement faire cohabiter chez ses personnages des sentiments contradictoires, tel le plaisir et la douleur, l’innocence et le vice, l’audace et la honte, l’élégance et la vulgarité. Si « le sexe est au cœur de la personnalité » comme l’affirme Quin, chaque individu le vit à sa manière, en le sacralisant, en l’exposant, en l’ignorant, mais souvent en occultant ses véritables pulsions. L’éditeur avait l’art de débusquer des zones obscures chez ses jeunes chouchoutes, au risque de les brusquer. Serait-ce cette part non assumée qui surgit des années plus tard à travers cette cabale ?

L’auteur de « Mauvaise conduite » ne défend ni Quin, ni les plaignantes. Ayant elle-même subi des viols, elle a toujours refusé le rôle de victime. Elle questionne plutôt le libre-arbitre et la subjectivité des versions, revues à la lumière du passé ou du vécu individuel. Après la révolution sexuelle, le puritanisme, revenu en force, remet la morale au centre d’un contexte libertaire, avec, a postériori, des remords ou des envies de revanche envers ce que certaines femmes avaient pris pour une valorisation et ressentent soudain comme une humiliation. Là où Quin ne voyait qu’affection et bienveillance, ses accusatrices discernent perversité et abus de pouvoir. Cela mérite-t-il, pour autant, de détruire sa vie et sa réputation ?

En alternant les souvenirs de Margot et le point de vue de Quin, Mary Gaitskill scrute les comportements, les jeux de séduction, la notion de consentement autant que les limites fluctuantes de la bienséance. Et si la fureur de sa narratrice augmente au fil des pages, c’est probablement parce que loyauté ne rime pas toujours avec partialité.

Béatrice Arvet


Article paru dans La semaine du 11 juin 2020

 
 
 

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