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ENCRE SYMPATHIQUE de Patrick Modiano - Éditions Gallimard

  • Béatrice Arvet
  • 27 déc. 2020
  • 2 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 déc. 2020

Notre Nobel n'a rien perdu de son talent. Et si, à première vue, ses codes sont toujours les mêmes, son talent de conteur, cet art de pister des traces invisibles, de défricher sans cesse des territoires mémoriels inédits, convergent, une fois encore, vers un réel plaisir de lecture.


Une femme disparue, un dossier incomplet, des blancs obsédants, des identités floues, un lien éventuellement avec une affaire criminelle, des noms improbables ... Nul doute, nous sommes bien chez Modiano qui n'en finit pas d'explorer les couloirs du temps, les pièges de la mémoire et les rencontres fortuites, oubliées, ratées ou impossibles. Ici, Jean Eyben, son narrateur, revient sur un épisode de sa jeunesse, lorsqu'il avait une vingtaine d'années et était engagé " à l'essai " dans une agence de détective. Chargé de retrouver une certaine Noëlle Lefebvre, il avait passé plusieurs jours à errer dans le 15ème arrondissement, avec pour seuls indices, une domiciliation, une photo sur une carte de la poste restante et l'adresse d'un café où elle se rendait régulièrement. Il avait fait la connaissance d'un acteur, Gérard Mourade, appris que la jeune femme, originaire de la région d'Annecy, était mariée à Roger Behaviour, qu'elle aimait aller au dancing de la Marine et avait eu une liaison avec un surnommé Sancho. L'enquête n'ayant jamais abouti, il avait quitté l'agence, non sans voler le mince dossier.

" Tous les détails de votre vie sont écrits quelque part à l'encre sympathique " affirme le double de l'auteur. Trente ans plus tard, le hasard met sur sa route de nouveaux éléments concernant cette mission ratée, qui telle une " piqûre d'insecte ", le chatouille à intervalles réguliers. Convaincu que l'énigmatique Noëlle Lefebvre est liée à sa propre histoire - à moins que ce ne soit à celle du romancier qu'il est devenu - il tente de débusquer le révélateur des épisodes cachés dans le disque dur de son cerveau.

Ainsi, Patrick Modiano relie inlassablement l'imaginaire au passé, scrutant chaque détail d'une époque, s'obstinant à faire réapparaître des séquences nébuleuses qui se précisent au fil d'une construction narrative magistrale. Il excelle à diffuser une impression d'abstraction, comme si le narrateur déambulait dans un interstice temporel légèrement décalé par rapport au commun des mortels. Les voix arrivent brouillées, peut-être de l'au-delà, ou bien parasitées par des ondes récalcitrantes. Le lexique policier sied à cette variation sur la mémoire, où les " souvenirs dormants " remontent petit à petit à la surface, à l'instar d'un corps après la fonte des glaces.

Qu'il se concentre sur la guerre ou sur " une jeunesse perdue ", la méthode ne varie pas, qui pourra lasser certains lecteurs ou au contraire les réjouir. Suivant son habitude, Patrick Modiano conjugue des chapitres autobiographiques avec des éléments romanesques, dans une tentative désespérée de contrarier les pertes, de réanimer des individualités effacées de la surface du globe. En refusant de toutes ses forces cette petite mort qu'est l'oubli, en s'acharnant à prouver que ses personnages existent, tel un " chaînon manquant " de son propre destin, il donne du sens aux minuscules hasards d'une vie.



Béatrice Arvet


Article paru le 3 octobre 2019 dans l'hebdo La Semaine - www.lasemaine.fr

 
 
 

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