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CELUI QUI VEILLE de Louise Erdrich - Éditions Albin Michel

  • Béatrice Arvet
  • 23 avr. 2022
  • 2 min de lecture

En 1954, son grand-père, indien Chippewa, s’est opposé au programme de « termination » qui visait à supprimer le statut particulier dont bénéficiaient les amérindiens. Louise Erdrich s’en inspire en mêlant cet épisode historique à la vie sociale et sentimentale de la réserve de Turtle Mountain. Un prix Pulitzer magnifique, puissant et dépaysant.


Depuis qu’ils travaillent à l’usine de pierres d’horlogerie, Thomas Wazhashk, 49 ans et sa nièce, Pixie Paranteau, dit Patrice, 19 ans, ont singulièrement amélioré le sort de leur famille. Le premier y passe ses nuits comme veilleur et lutte contre le sommeil en écrivant des lettres à ses enfants ou à des politiques, en tant que chef du conseil tribal. Préoccupée par le projet de loi initiée par le sénateur Arthur V. Watkins, il va mettre toute son énergie à le contrer. La seconde économise dans le but de partir rechercher sa sœur disparue à Minneapolis. Elle hésite entre deux prétendants, se pose beaucoup de questions sur cette activité sexuelle qui préoccupe tellement les adultes et souhaite surtout échapper aux hommes violents et alcooliques comme son père.

Entre réalisme et onirisme, ce roman est une marmite bouillonnante de personnages attachants qui aiment, rient, rêvent, se débattent avec les aléas d’un quotidien rudimentaire, sans jamais perdre de vue les valeurs essentielles. Avec une tendresse communicative, Louise Erdrich construit la légende d’une génération en pleine redéfinition identitaire, dont la sagesse défie la logique capitaliste. Période post-bison, les Chippewa de Turtle Mountain se sont convertis à l’agriculture, mais continuent à poser des pièges ou à tuer épisodiquement un ours. Ils parlent un anglais bricolé, vivent en profonde communion avec la nature dans des maisons de bois et boue, même si quelques privilégiés possèdent une voiture. Ils entretiennent des rapports bienveillants avec les âmes des défunts, qui leur dévoilent parfois des vérités invisibles.

La résolution 108 votée par le congrès, ambitionnant d’intégrer les indiens supposés « émancipés » à la société américaine et donc, de les exproprier une fois de plus, met en péril l’équilibre fragile d’une communauté vivant dans un profond dénuement. Chacun sait que cette « termination » signifie une nouvelle « (ex)termination ». Conscient des conséquences malgré son peu d’instruction, Thomas utilisera toutes les ressources de la démocratie et de la solidarité pour contrer le projet.

En restituant l’histoire d’un peuple trop souvent caricaturé, l’écriture foisonnante, inclassable de Louise Erdrich, compose une brillante démonstration du pouvoir des mots, quand ils sont porteurs d’espoir et d’humanité, face au langage déshumanisé et assassin de la loi.


Béatrice Arvet


Article paru dans l'hebdo La Semaine du 17 mars 2022

 
 
 

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