L’IVRESSE DE LA VIOLENCE de Gábor Zoltán - Éditions Belfond
- Béatrice Arvet
- il y a 18 heures
- 2 min de lecture
Dérangeant, comportant des scènes souvent insoutenables, le livre de Gábor Zoltán raconte quatre mois durant lesquels les croix fléchées ont pris le pouvoir à Budapest. Un épisode de l’histoire du pays dont personne ne parle en Hongrie.

Jusqu’à Noël 1944 et son arrestation, Renner était propriétaire d’une fabrique de fer, apprécié de ses employés dont une partie était des réfugiés juifs se cachant de l’occupant allemand. Au moment où les Croix Fléchées ont pris le pouvoir en octobre et où les Russes ont commencé à encercler Budapest, une épuration d’une cruauté inimaginable, mené par des militants hungaristes, fascistes et pronazis, a éliminé huit à dix mille juifs en quelques semaines. Aussi attaché à sa femme juive qu’à sa maitresse, Renner doit son salut au fait qu’il est chrétien et accepte de collaborer contre la promesse de les sauver. Sous la surveillance de Robi, il va sillonner la ville de Buda à Pest, requis, avec son camion Adler, pour le transport des cadavres ainsi que des butins rapportés après le pillage de leurs maisons. Au moins réussit-il ainsi à échapper aux séances de tortures et d’exécutions de milliers d’habitants soupçonnés de n’avoir pas la bonne religion ou d’être sympathisants de l’Union soviétique, de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis.
On croit tout connaître des horreurs de la seconde guerre mondiale, mais il y a ici une dimension supplémentaire dans le déchainement de cruauté, de vice, de perversité, d’énergie à insuffler la douleur, d’imagination dans l’art d’humilier et de réduire un humain à l’état bestial. Gábor Zoltán documente cette période tabou en Hongrie depuis une quinzaine d’années. Après avoir publié plusieurs ouvrages sur le sujet, il utilise la forme du roman afin de donner chair à ces victimes et à leurs bourreaux.
Au fil des razzia, des alcools consommés en grande quantité, de l’émulation virile entre militants, des séquences de torture collectives, le sadisme monte en intensité, justifiant ainsi le titre français (« Orgie » en hongrois). La lâcheté, l’avidité, la lubricité de ces criminels, (dont le prêtre défroqué, András Kun) n’a d’égal que leur bêtise et ce sentiment de surpuissance offert par les armes.
Les détails matériels des séances de sévices, puis d’assassinats, les corps jetés dans le Danube, ensuite laissés sur place en raison du gel du fleuve, tout ce chaos pendant que les Russes avançaient et que les « courageux » Croix Fléchées envoyaient les dissidents au combat, est décrit avec minutie, ne laissant aucun répit. Tout juste Gábor Zoltán se permet-il quelques touches d’ironie, afin de laisser le lecteur reprendre un peu de souffle. Ce que peuvent faire des êtres rustres sans foi ni loi, ivre de frustration, de jalousie et de revanche, reste un mystère, peut-être plus d’actualité qu’on ne le croit et qui nous glace le sang.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 19 mars 2026




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