TRÈS BRÈVE THÉORIE DE L’ENFER de Jérôme Ferrari - Éditions Actes Sud
- Béatrice Arvet
- il y a 24 heures
- 3 min de lecture
Après s’être attaqué au tourisme de masse, ce deuxième volet des « contes de l’indigène et du voyageur » confronte l’expatriation et l’immigration, deux formes de rapport à l’étranger composant des mondes qui se côtoient sans jamais se rencontrer. Percutant comme toujours et un régal de lecture pour l’amateur de style.

Il paraît qu’il existe en enfer un lieu que même Satan aurait oublié, où errent non pas les criminels, mais ceux dont « la vacuité de l’âme et la sécheresse (du) cœur » ne souffrent aucune commisération. Le narrateur de ce court roman, professeur de philo à Abu Dhabi, y ajouterait volontiers les touristes qu’il exècre depuis qu’ils envahissent chaque été son île natale. Dégoûté par la mentalité de ses compatriotes et cette invasion saisonnière, sa demande de mutation l’avait d’abord conduit à Alger où il a épousé une belle collègue autochtone, avant de l’embarquer avec leur fille dans la capitale des Émirats. Si l’expatriation ne soigne guère son mal de vivre, elle lui permet d’observer les différentes communautés présentes et d’en extraire la violence intrinsèque, thème adjacent à tous les livres de notre Goncourt 2012.
Dans la ville où le ballet des camions et des grues ne cesse jamais, le professeur, désabusé, scrute la mosaïque de nationalités au service d’un pays où l’or des palais brille grâce aux destins sacrifiés des immigrés. À travers le portrait de Kaveshaa, leur employée srilankaise qui, depuis 30 ans, élève les enfants des autres alors que le sien est resté au pays, il se désespère de comprendre que chaque tentative pour rendre plus humaine leur relation se retourne contre ses nobles intentions. Appartenant à la classe moyenne (salaire royal, appartement de 200m2 avec vue sur la mangrove, piscine sur le toit, personnel…), il médite sur cet ordre social immuable qui régit les rapports entre indigènes, expatriés et immigrés, incluant d’un côté, arrogance, mépris, mauvais traitements, et de l’autre, ce respect affecté garant de quelques privilèges et dans la tête, l’attente d’un lointain et improbable futur idéalisé.
En parallèle se délite le mariage contracté sur des bases douteuses entre ce personnage, aveuglé par sa quête d’une « haute pureté spirituelle » et son épouse qui s’étiole dans un climat raciste et policé.
Inspiré de son expérience dans un lycée français d’Abu Dhabi, Jérôme Ferrari appuie sur nos consciences lorsqu’elles se disent bonnes et cachent, en réalité, une forme de cynisme abject. Il questionne autant notre manière de voyager que d’aborder l’étranger et ses coutumes. Son narrateur n’épargne pas plus ses collègues que les voyageurs d’antan, qui auraient aimé figer leurs découvertes dans un exotisme « d’une inoffensive sauvagerie » sans se soucier des désirs des peuples. Ce volet sur l’explorateur sera d’ailleurs évoqué dans un prochain volume.
Avec cette écriture jubilatoire, entre conte et examen de conscience, qui formule en une phrase toutes les nuances d’une probité incertaine, l’auteur de « Nord sentinelle » nous régale une fois de plus de son regard acéré, d’une lucidité cruelle. Et questionne notre responsabilité individuelle dans l’échec d’une partie des humains à épargner l’enfer aux autres.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'Hebdo La Semaine du 16 avril 2026
REPÈRES
Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari est agrégé de philosophie et titulaire d'un DEA d'ethnologie. Il a enseigné en Algérie pendant quatre ans, puis en Corse de 2007 à 2012, puis à Abou Dhabi avant de revenir à Bastia. Depuis septembre 2025, il est en poste à Paris en hypokhâgne. Il a reçu le prix France Télévisions en 2010 pour " Où j'ai laissé mon âme " et le Goncourt en 2012 pour " Le Sermon sur la chute de Rome ". « À son image » a été adapté au cinéma par Thierry de Peretti.
DERNIERS OUVRAGES PARUS
Nord sentinelle -Actes Sud, 2024
Les mondes possibles de Jérôme Ferrari. Entretiens sur l’écriture avec Pascaline David – Actes Sud, 2020
À son image – Actes Sud, 2018




Commentaires