RETOUR À TRIESTE de Federica Manzon - Éditions Albin Michel
- Béatrice Arvet
- 6 juin
- 2 min de lecture
Contrainte de revenir à Trieste, trente ans après l’avoir quittée brutalement, une femme se souvient de son enfance et d’un passé qu’elle a tenté de fuir à Rome, mais qui s’accroche à elle comme un vieux chewing-gum. Après un début un peu déconcertant, cette réflexion sur l’identité lorsqu’elle est façonnée par la géographie des lieux, associée à un amour hors norme, devient passionnante.

Où qu’elle regarde dans son enfance, Alma se heurte à une énigme. Celle du père d’abord, ce bel homme aux cheveux blonds, qui disparaît sans cesse, revient subitement avec des histoires « de l’autre côté », ce pays mystérieux où il est né et où il s’adonne à des activités dont il ne dit rien. Tout juste se souvient-elle de ces journées sur « l’île des communistes », où il l’emmenait secrètement, habillée en jeune pionnière et où Tito lui avait même adressé la parole. Puis il y a eu l’arrivée de Vili, un garçon de son âge, destiné à vivre avec sa mère et elle dans la maison du Karst. Prudemment envoyé à l’ouest par des parents dissidents, déraciné brutalement, il reste muet sur les événements qui l’ont conduit à Trieste et l’hostilité entre les deux enfants est immédiate, avant de se muer en une relation tourmentée à l’origine de la fuite d’Alma.
« Tout commence toujours aux frontières » disait le père. Et Trieste, longtemps ballottée par les flux historiques en sait quelque chose. De la Yougoslavie dirigée par l’implacable Tito jusqu’à la guerre des Balkans, Federica Manzon recrée l’atmosphère d’une ville aux nombreuses influences, dont les répercussions inconscientes façonnent ses habitants. Elle met en scène le trouble de grandir dans cette zone où se côtoient différentes langues, architectures, cultures et où les vérités, multiples, rendent confuses la perception des autres. « Retour à Trieste » en décrypte la complexité, les faux-semblants et les pièges tendus par une mémoire parfois subjective. Entre historique et intime, ce subtil cheminement à travers un passé fragmenté a reçu le prestigieux prix Campiello en 2024.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 15 mai 2026
REPÈRES
Née en 1981, Federica Manzon est journaliste et éditrice pour les éditions Guanda. Elle a publié plusieurs romans inédits en France, dont « Di fama e di sventura », prix Rapallo Carige.




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