L’HEURE DES PRÉDATEURS de Giuliano da Empoli - Éditions Gallimard
- Béatrice Arvet
- 19 juil.
- 3 min de lecture
Dans ses précédents livres, Giuliano da Empoli ne cessait d’avertir sur le « putsch » des seigneurs de la tech, rendant les politiques impuissants à les contenir. L’heure semble venue d’un monde post-humain entièrement géré par des algorithmes. Fantasme ou réalité ?
Ancien conseiller de Matteo Renzi, Giuliano da Empoli profite d’un poste d’observateur privilégié pour référencer les changements sociétaux. Naviguant dans les sphères d’influence, il peut brosser un panorama géopolitique de plus en plus dominé par les technologies et des dirigeants vindicatifs, galvanisés par les conflits.

POPULISME ET BIG DATA
L’image de départ est assez éloquente. Giuliano da Empoli rappelle comment la peur et l’ignorance ont permis aux espagnols de conquérir l’empire Aztèque en 1521. La même chose est en train d’arriver à nos démocraties avec le développement incontrôlé de l’I.A. La montée des populismes et des extrêmes en est le premier symptôme qui, profitant de l’inculture et de la frustration d’une partie de la population, a permis de manipuler les sensibilités. La volonté de semer le chaos, les décisions impulsives de présidents méprisant les règles démocratiques, l’ingérence étrangère lors des élections ont largement perturbé le paysage politique européen. Les nouveaux moyens d’exercer (ou de conserver) le pouvoir, passent par toutes sortes de guerres, informatique, économique, militaire, au détriment de la diplomatie. Un phénomène qui correspond à une période où les systèmes offensifs coûtent moins chers que la défense, avec des cyberattaques quasi gratuites et l’utilisation peu onéreuse de drones ou d’armes chimiques.
BASCULEMENT DES VALEURS
Le phénomène n’est pas récent. L’histoire est parsemée de périodes bouleversant l’ordre établi dans le but d’en créer un nouveau. Giuliano da Empoli en appelle aux anciens, afin de confronter l’actualité. L’ère numérique assistée d’une I.A développée en balayant les règles par les « conquistadors de la tech », mettent clairement en danger les démocraties. « L’IA est une forme d’intelligence autoritaire qui centralise les données et les transforme en pouvoir ». En cela, elle réduit « la réalité à une série de 0 et 1 (…) en éliminant tout ce qui ne peut pas être quantifié », élude la conscience et signe « la fin de l’autonomie de l’individu ».
QUAND « C’EST LA VÉRITÉ QUI MENT » !!
« Se nourrir du chaos et en extraire la surprise », telle semble être la devise de ces dirigeants populistes, qui « renversent la table » pour instaurer une gouvernance à l’instinct, outrancière, aux avis péremptoires, dénués de conscience historique et faisant fi de la vérité. La sidération permanente empêche la contre-offensive. Ajoutons à cela une progression anarchique des modèles open source, mettant à la disposition de chacun une capacité « de destruction jusqu’ici réservé(e) aux États » et l’avenir s’annonce dans une confusion totale, encombré de fake news, où le doute perpétuel, l’instabilité et l’absence de sens ne peuvent aboutir qu’à la violence.
Un peu partout, au fil de sommets réunissant les décideurs les plus puissants de la planète, Giuliano da Empoli observe la prise de pouvoir des « mutants » de la Silicon Valley. Selon lui, il est urgent de définir la place de l’humain dans ce nouvel ordre, de revenir à l’analyse, de redonner foi au savoir, avant d’atteindre une société déboussolée, au comble de l’absurde.
Béatrice Arvet
Article paru dans l'hebdo La Semaine du 12 juin 2025
REPÈRES
Né en 1973, Giuliano da Empoli a grandi dans divers pays d'Europe. Diplômé en droit et en science politique, il a été conseiller du ministre de la culture Francesco Rutelli de 2006 à 2008 et du président du Conseil italien Matteo Renzi de 2014 à 2016. Essayiste et homme politique, il a fondé le think tank Volta en 2016. "Les ingénieurs du chaos" (Lattès, 2019) a été traduit en douze langues. "Le mage du Kremlin", (Gallimard, 2022), son 1er roman, a reçu le grand prix du roman de l’Académie française.
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