ZONES À DÉFENDRE de Bénédicte Dupré Latour - Éditions Flammarion
Rien de tel qu’une cartographie familiale pour prendre le pouls d’une société dont les fractures semblent irréconciliables. Bénédicte Dupré Latour le fait avec un humour décalé et une profusion lexicale réjouissante.

Clémence est ingénieur, cadre pour une multi nationale qui construit des usines de retraitement de déchets. Très investie dans son emploi, elle est de retour à la case parisienne après 5 ans d’expatriation et un chagrin d’amour, dont elle a du mal à se remettre. Tristan, son frère, poète et écrivain incompris, déclame à longueur de journée des textes expérimentaux ou ses théories fumeuses sur la littérature. Il vit dans un squat artistique, « travaille » à sa « grande œuvre », méprise le capitalisme mais ne crache ni sur le RSA, ni sur les cadeaux de sa sœur. Sylvie, la mère, veuve, dévote, complotiste depuis qu’elle passe son temps sur You Tube, inonde ses enfants de messages et de visites impromptues. Elle habite à une heure de Paris dans une commune rurale où justement se trame le pire cauchemar de sa fille, puisque celle-ci doit convaincre les autorités et les villageois d’y installer un centre d’enfouissement de déchets.
Bénédicte Dupré Latour s’est inspirée du dialogue entre une mère et sa fille lors d’un covoiturage. À l’aide de personnages à peine caricaturaux, elle aborde des problèmes sociétaux d’une actualité brulante. Habilement, malicieusement, elle joue avec les discours formatés, les concepts détournés, les mots dévoyés à qui l’on fait dire le contraire de leurs significations. Que faire des déchets générés par notre hyperconsommation ? Quid du greenwashing que la plupart des entreprises tentent de s’approprier ? Comment réconcilier des pans entiers d’une société fragmentée, où le dialogue devient impossible ?
Clémence a beau être d’une rationalité totale dans son travail, elle a parfois des réactions antilogiques quand il s’agit de ses proches ou de sa vie intime. Cela la rend inévitablement drôle comme lorsqu’elle décide de neutraliser un dragueur lourdaud en lui racontant l’histoire des déchets depuis l’antiquité. Sur une même impulsion, elle implique involontairement sa mère dans le projet de sa firme.
Au-delà d’un sujet en phase avec l’époque, miroir de nos incompréhensions mutuelles, Bénédicte Dupré Latour s’amuse avec une langue foisonnante, tant par sa créativité que par une espièglerie tenace. Malgré un final auquel on n’adhère pas forcément, « Zone à défendre » (ZAD) pointe ce travers, souvent à l’origine de l’incommunicabilité contemporaine, consistant à prendre ses convictions pour des vérités.
Béatrice Arvet
REPÈRES
Née à Buenos Aires en 1978, Bénédicte Dupré Latour est la sœur jumelle de Florence Dupré la Tour, dessinatrice et auteur de bandes-dessinées. Elle est co-scénariste de Borgnol et de la série OVNI. Son 1er roman « Terres promises » (Pocket), a reçu 9 prix dont celui du Premier roman de Chambéry et le prix Emmanuel-Roblès.




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